Interview | Anne Rialhe : « L’urgence climatique impose d’aller plus vite et plus loin »

par | 3 Juin 2022

Présidente, depuis 2010, de l’Association Savoyarde pour le Développement des Energies Renouvelables (ASDER), l’énergéticienne Anne Rialhe parle de transition environnementale, d’accompagnement au changement et d’engagement dans un monde qui se réchauffe. Interview.

Anne Rialhe, qui êtes-vous ?

J’ai une formation d’ingénieure. J’ai d’abord travaillé principalement dans deux bureaux d’études : sur la stratégie, la prospective et la modélisation énergétique, d’une part ; et la conduite de projets d’efficacité énergétique en France et à l’étranger, d’autre part. Puis, j’ai créé Aere en 2001 à Aix-les-Bains, pour travailler sur les questions énergétiques, en combinant sobriété, efficacité énergétique et énergies renouvelables, clairement dans une approche de développement durable, à la fois pour atténuer les effets du changement climatiques et pour s’y adapter. Nous travaillons principalement pour des collectivités locales et pour l’Ademe, sur des plans climat, des “Territoires engagés pour la transition écologique”… Nous travaillons aussi avec l’Union européenne, et enfin au grand export. L’équipe comprend une douzaine de personnes.

Comment êtes-vous arrivée à l’Asder ?

Je connais l’association depuis les années 1990… Je m’y suis engagée plus fortement avec la création de ma structure en 2001, et je l’ai vue évoluer. La base militante des débuts est toujours présente, mais l’équipe comprend maintenant plus de quarante salariés, pour un budget d’un peu plus de deux millions. L’activité de conseil aux particuliers et aux collectivités reste importante, mais le centre de formation s’est beaucoup développé. Nous avons formé près d’un millier de personnes en 2021, dont la moitié à notre Maison des énergies, à Chambéry. Nous réalisons des formations courtes dans le domaine des énergies renouvelables et de l’efficacité énergétique, mais également des sessions certifiantes. Nous sommes fiers de la dernière, d’“ouvrier professionnel en écoconstruction”, de niveau CAP. Autant de mains bien formées pour la transition énergétique ! Depuis quelques années, nous développons aussi une expertise dans les Mooc, avec près de 10 000 personnes inscrites à un de nos trois cycles, en direction des copropriétés, des artisans et professionnels… Au final, la formation représente à peu près autant que notre activité conseil puisque les chiffres 2021 sont de 13 000 demandes d’information, 1 800 rendez-vous personnalisés, 67 copropriétés et 100 projets communaux accompagnés – essentiellement sur la Savoie, mais également sur la Haute- Savoie, où nous travaillons en partenariat avec Innovales pour assurer le Service public pour la performance énergétique de l’habitat (SPPEH, ex-espaces info-énergie), pour un peu plus de 3 000 demandes d’information et près de 400 rendez-vous personnalisés.

« Les effets du réchauffement climatique sont spectaculaires en Savoie. Le plan climat du Grand Chambéry a établi que la hausse moyenne des températures y est de 1,7°C entre 1945 et 2016. C’est 2,25° à l’échelle des Alpes françaises, lorsque la moyenne mondiale est à 1,2°. »

La demande de conseils augmente ?

Il y a quarante ans, en cherchant une école d’ingénieurs, j’avais cherché une formation aux énergies renouvelables, sans succès… Tout cela a bien changé. Le secteur se structure et nous voyons arriver de nouvelles demandes. Le champ de la promotion immobilière s’ouvre – par exemple avec le programme Actimmo –, et c’est une bonne chose : le moment de l’acte de vente est sans doute le bon pour engager les travaux. Ça bouge.

Suffisamment vite ?

Pas encore assez à notre goût. Les effets du réchauffement climatique sont spectaculaires en Savoie. Le plan climat du Grand Chambéry a établi que la hausse moyenne des températures y est de 1,7°C entre 1945 et 2016. C’est 2,25° à l’échelle des Alpes françaises, lorsque la moyenne mondiale est à 1,2°.

Vous ne sentez pas de prise de conscience ?

Si. Certains élus sont réellement convaincus. La maire de Sainte-Hélène-du-Lac, par exemple, qui nous a accueillis pour notre dernière assemblée générale, a réalisé un petit réseau de chaleur avec deux chaudières à granulés. Le Département de la Savoie est aussi très engagé. Mais, à mon sens, on ne va pas assez vite et pas assez loin. Il faudrait des plans de rénovation beaucoup plus ambitieux. L’enjeu, c’est bien de sortir des énergies fossiles et également, nous en sommes convaincus, des énergies fissiles.

L’Asder fait-elle du conseil aux entreprises ?

Nous les accompagnons de manière indirecte, via la formation des salariés des entreprises du bâtiment, par exemple. Mais pas directement, dans leur transition énergétique. Comme pour les particuliers et les collectivités, les efforts devraient être décuplés si nous voulons répondre aux enjeux du changement climatique.

« À mon sens, on ne va pas assez vite et pas assez loin. Il faudrait des plans de rénovation beaucoup plus ambitieux. L’enjeu, c’est bien de sortir des énergies fossiles et également, nous en sommes convaincus, des énergies fissiles. »

Les hausses des prix des carburants accélèrent les prises de conscience, non ?

Toutes les crises énergétiques ont été des moments catalyseurs pour développer la sobriété, l’efficacité énergétique et les énergies renouvelables. Malheureusement, ce sont toujours ceux qui ont le moins de revenus qui souffrent le plus. On l’a vu avec les “gilets jaunes”, par exemple. Mais l’enjeu est bien de consommer le moins possible à confort et hygiène de vie équivalents. Cela veut dire intégrer de nouveaux facteurs dans notre “logiciel” commun. Pour l’instant, par exemple, la pression immobilière amène les gens à habiter de plus en plus loin de leur travail. Le budget qu’ils doivent consacrer à leurs déplacements n’est pas pris en compte lors des demandes de prêts, alors qu’on le voit bien, il faut apprendre à calculer en coût global. Sur le plan financier mais, surtout, environnemental (en intégrant donc les coûts externes).

Raisonner « à confort équivalent », n’est-ce pas illusoire ? Pourra-t-on maintenir une même qualité de vie avec moins d’énergie ?

Je fais partie de la Compagnie des négawatts, qui démontre, par son scénario, que la sobriété, l’efficacité énergétique et le confort peuvent parfaitement cohabiter. Des solutions, des voies de progrès existent. On voit bien que bois déchiqueté, granulés, sont des solutions qui se démocratisent, et qui peuvent encore se développer. La crise de la covid a montré que la société pouvait se révéler plutôt résiliente, s’adapter, comme avec le télétravail. Je pense que notre Europe est encore pleine de ressources. Il me semble que, collectivement, nous ne sommes pas prêts à perdre en confort, mais, pour faire des missions à l’étranger, je suis bien placée pour savoir que le niveau d’exigence français n’est pas partagé partout. Nous avons fait une mission sur l’île de Sao Tomé et Principe où, de fait, l’électricité est délivrée sept à huit heures par jour, pas plus…

On voit monter des phénomènes d’écoanxiété, qu’en pensez-vous ?

Notamment chez les jeunes, oui. Pour y répondre, “je fais le colibri”, c’est-à-dire ce que je peux aujourd’hui. Il est possible de s’engager, de changer les choses localement, tout comme d’influer au plan national, voire mondial. Est-ce que ce sera suffisant ? Je ne sais pas. Je crains que non. Mais prenons toutes les petites décisions qui sont à notre portée ; posons autant de jalons que possible.


Propos recueillis par Philippe Claret


Pour aller plus loin :

Lire la synthèse vulgarisée du dernier rapport du GIEC 2022, réalisée par l’association des Shifters (The Shift Project)

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