Faut-il continuer à sortir travailler alors que le confinement face à la pandémie de covid-19 se durcit et s’allonge ? Entre urgence sanitaire et crise économique, l’épineuse question divise organisations patronales et syndicales.
Alors que certains se demandent comment tuer le temps en période de confinement, d’autres sortent de chez eux pour aller bosser. Pour ceux qui travaillent dans des secteurs d’activité vitaux – la santé bien sûr, mais aussi l’agroalimentaire, la logistique, la chimie, les énergies… –, la question ne se pose pas. Ce sont des héros ordinaires d’un quotidien extraordinaire. En revanche, pour tous les autres, cela vaut-il le coup de risquer sa vie et celles de sa famille ?

« SITUATION SCHIZOPHRÉNIQUE »
« C’est une situation schizophrénique : nous sommes pris entre la nécessité du confinement et celle de continuer à faire vivre l’économie du pays », analyse Jean- Luc Raunicher, le président du Medef Auvergne-Rhône-Alpes et du Medef Haute-Savoie. « La priorité, c’est la mise en sécurité sanitaire des salariés, où qu’ils travaillent, dans les usines, sur les chantiers… » poursuit Jean-Luc Raunicher. Un postulat évidemment partagé par tous, mais avec quelques variantes. « La crise sanitaire suscite une crainte légitime chez les salariés qui ont beaucoup fait valoir, parfois par la grève, leur refus de travailler dans des conditions où ils n’étaient pas protégés », estime Pierre Solvas, secrétaire général de la CGT 74.
« Seules les activités essentielles à la résolution de crise sanitaire et à la survie du pays doivent être poursuivies, dans des conditions de protection maximale des salariés. Ce n’est pas le cas, à cause du discours ambigu du gouvernement repris à son compte par le patronat, notamment dans la vallée de l’Arve, qui souhaite poursuivre ou reprendre son activité au plus vite, sans prendre toutes les mesures nécessaires.

Dans certaines entreprises, il y a eu des altercations avec la direction avant que les salariés arrivent à faire valoir leur droit de retrait. Dans le contexte actuel, quelle urgence y a-t-il à produire des pièces ? » Aux dires de Maxime Thonnerieux, le directeur général du syndicat national du décolletage (SNDec), la filière tourne pourtant plutôt au ralenti. « Cette semaine, le volume d’activité global correspond à 25 % de notre niveau habituel. Toutes les entreprises fonctionnent en mode dégradé et ont massivement recours au chômage partiel. »
L’avenir ? « L’automobile est quasiment à l’arrêt, même si le marché chinois donne des signes de reprise. Beaucoup de donneurs d’ordre appellent pour savoir si nous sommes prêts à redémarrer. Nous devons composer avec deux incertitudes : les problèmes d’approvisionnement en matières premières et la capacité à mobiliser les salariés. » Alors, les décolleteurs doivent-ils continuer à travailler en période de pandémie ?
« À l’instant T, la position du SNDec est claire : respecter les mesures de confinement, et mettre en place les mesures barrières qui permettent d’assurer le fonctionnement des entreprises. » Et en Savoie ? « Il y a eu un moment de flottement, à cause de la communication imprécise, floue et ambiguë des autorités publiques qui a pu laisser croire à certains qu’il fallait rester chez soi et cesser toute activité, ce qui n’est pas le cas », relate Jean-Patrick Bailhache, secrétaire général de l’UIMM Savoie. « La semaine dernière, les deux tiers des entreprises étaient arrêtées ou avaient très fortement réduit leur niveau d’activité et 80 % ont fait une demande d’activité partielle. Mais la situation évolue très vite. À l’instar de General Electric ou d’Ugitech, beaucoup sont en train de mettre en place tout un arsenal de mesures de protection. Il faut faire de la pédagogie pour expliquer qu’il est possible et nécessaire de poursuivre ou reprendre l’activité. »
« Aujourd’hui, l’urgence, c’est d’éradiquer cette pandémie. Il faut donner aux secteurs vitaux les équipements nécessaires pour qu’ils poursuivent leur activité en toute sécurité. Tout le reste peut attendre », tranche Pierre Didio, secrétaire général de FO Savoie. « À quoi cela sert-il de produire des voitures s’il n’y a personne pour les acheter ? Quel est l’intérêt de préparer la chocolaterie de Pâques ? » L’intérêt, le président de la chambre des métiers et de l’artisanat de Haute-Savoie le voit. « Pour les chocolatiers, rater la période de Pâques risque d’être fatal », explique Alain Mossière.
« Les petits commerces de services et de bouche sont parmi ceux qui souffrent le plus. Je crains pour ceux qui étaient déjà fragiles avant la crise. Il ne faudrait pas qu’il y ait une politique de tri analogue à ce qui se fait dans les services de réanimation. » Président de la CPME Savoie et de BTP Savoie, Patrick Richiero estime que « la situation de certains commerçants risque d’être très problématique. Pour eux, cette crise arrive après celles des “Gilets jaunes” et des grèves. Beaucoup vivent un enfer depuis deux ans ». Et l’activité dans tout ça ? « Parmi les secteurs les plus touchés, il y a d’abord l’hôtellerie, la restauration, l’événementiel… Le tourisme au sens large est évidemment à l’arrêt », commente Jean-Luc Raunicher.

« Tous les secteurs industriels non essentiels souffrent également : -90 % pour l’automobile, -80 % pour la mécanique, l’ameublement et la plasturgie, -50 % pour la métallurgie et au moins -70 % pour le décolletage. C’est pourquoi, si les conditions sont réunies, il faut essayer de poursuivre l’activité. Mais, dans bien des cas, je pense que c’est une vue de l’esprit. En effet, comment espérer obtenir pour nos entreprises le matériel de protection nécessaire, et notamment des masques, alors que les hôpitaux en manquent ? » « Il faut saluer la responsabilité de la grande majorité des entreprises et des personnels qui ont très rapidement su mettre en place les mesures nécessaires », apprécie Christophe Rozeren, secrétaire général CFDT pour les Savoie.
« Le droit de retrait, qui repose sur la notion de danger grave et imminent, est assez compliqué à faire valoir. Dans le cadre de cette pandémie, il doit être qualifié et démontré, et utilisé uniquement quand le risque est réel, pour éviter de le vider de sa substance. » « Beaucoup de salariés font valoir un droit de retrait alors que, d’un point de vue juridique, les conditions ne sont pas remplies », confirme Jean-Luc Raunicher.

« Mais compte tenu de la situation exceptionnelle que nous traversons, on peut comprendre cette attitude. » « Il y a une ambigüité irréductible », conclut Pierre Solvas. « D’un côté, le Premier ministre dit qu’on ne peut pas enterrer nos morts parce qu’il faut rester confiné ; de l’autre, qu’il faut continuer à aller travailler dans des secteurs qui ne sont pas vitaux. Certains ont le sentiment d’être de la chair à virus. »
La Région déploie un plan d’urgence de 600 millions d’euros
«Nous avons besoin que nos entreprises continuent à travailler. » C’est fort de cette conviction que le président de la région Auvergne-Rhône-Alpes (AuRA), Laurent Wauquiez, a présenté le 24 mars un plan d’urgence de 240 millions d’euros qui doit générer plus de 600 millions d’engagements et de garanties. « L’urgence, c’est d’essayer de redonner de la trésorerie aux entreprises afin qu’elles puissent passer le cap et ainsi préserver l’emploi dans notre région. Nous n’oublierons personne », poursuit Laurent Wauquiez .

Ce plan se décline en quatre volets : – des aides d’urgences pour les partenaires de la Région : l’accélération des délais de paiement et le versement des avances de subvention (50 millions), la suspension des remboursements des prêts régionaux et des loyers dus à la Région par les structures hébergées pendant six mois (20 millions) ; – des aides d’urgence pour les artisans, entrepreneurs, professions libérales, agriculteurs d’Auvergne-Rhône-Alpes, avec une participation au financement du fonds de solidarité national qui permet de garantir une rémunération d’urgence aux professionnels sinistrés par l’arrêt total de leur activité (114 millions pour le mois de mars) ; – des aides pour la trésorerie des entreprises avec le développement d’un “prêt région Auvergne-Rhône-Alpes” (265 millions), le doublement du “prêt Artisans et commerçants-Région Auvergne- Rhône-Alpes” (75 millions) et, enfin, un dispositif spécifique pour les entreprises dans les périmètres de foyer de contamination, le premier périmètre identifié étant celui de La Balme-de-Sillingy (photo ci-contre) qui compte 250 entreprises éligibles (3 millions mobilisés) ; – un soutien d’urgence pour certaines filières particulièrement exposées : le BTP (15 millions pour le fonds d’indemnisation), les transports (20 millions de garanties), le tourisme et l’hébergement (20 millions), la culture (15 millions) et l’événementiel (15 millions).
Enfin, Laurent Wauquiez a jugé que cette crise mettait en lumière « les lacunes résultant de l’absence d’une stratégie industrielle française forte » et appelé de ses voeux une réindustrialisation, notamment dans le domaine de la santé. À cet égard, il a notamment sollicité Lionel Baud, en sa qualité de président du syndicat national du décolletage, afin d’étudier la possibilité de remonter rapidement une filière de fabrication d’appareils respiratoires.
Le BTP toujours dans l’expectative
Cela fait dix jours que la ministre du Travail, Muriel Pénicaud, a croqué la pomme de discorde en accusant, le 18 mars, les entreprises du BTP d’être « défaitistes » et de « manquer de civisme ». Leur faute ? Avoir demandé, par le biais de leurs trois grandes fédérations patronales – FFB, Capeb et FNTP – l’arrêt de tous les chantiers durant une dizaine de jours, « le temps pour les entreprises de s’organiser ». Dans la foulée, plusieurs entreprises qui avaient déposé des demandes de chômage partiel auprès de la Dirrecte se sont vu répondre qu’elles n’étaient pas éligibles… Finalement, le projet de loi d’urgence précise que « toutes les entreprises, quelle que soit leur taille, bénéficieront des mesures d’activité partielle pour leurs salariés, si elles le souhaitent, pendant la période de confinement ».
« PROCÈS D’INTENTION »
« Comment le gouvernement a-t-il pu penser que le BTP ne devait pas être éligible au chômage partiel ? On ne comprend même pas qu’il ait fallu négocier pour obtenir cela », s’emporte le président du BTP 73, Patrick Richiero. « Nous sommes victimes d’un procès d’intention qui témoigne d’une méconnaissance du fonctionnement des entreprises du BTP. Nos adhérents sont très remontés. Cela va laisser des traces. »
« La seule volonté des chefs d’entreprise est ne pas mégoter avec la santé des salariés, alors qu’il y a un manque flagrant de moyens de protection. Dans ces conditions, comment voulez-vous faire une réunion de chantier à quinze dans un bungalow ou laisser plusieurs corps de métiers travailler ensemble sur un même lieu ? » S’ajoutent à ces considérations sanitaires des problématiques croissantes d’approvisionnement en matériaux et la multiplication des arrêts de chantier par les maîtrises d’ouvrage.
« LA MAJORITÉ DE NOS ADHÉRENTS A ARRÊTÉ DE TRAVAILLER. APRÈS, CHACUN FAIT COMME IL VEUT, ET SURTOUT COMME IL PEUT. »

Pour sa part, le président de la Capeb 74, Gérard Alborini, est moins virulent. « La majorité de nos adhérents a arrêté de travailler. Après, chacun fait comme il veut, et surtout comme il peut. C’est difficile de donner la consigne à tout le monde de fermer alors que certains n’ont pas les moyens de s’arrêter. En outre, les petites structures ne sont pas confrontées aux mêmes problématiques : il est plus facile de faire des chantiers plus modestes, en éloignant ou en isolant les salariés et en respectant les gestes barrières. » D’ailleurs, Gérard Alborini continue lui-même à travailler avec ses quatre salariés – même si son chiffre d’affaires a chuté de 25 % –, du moins, tant qu’il n’y a pas de pénurie de matériaux.
« PONT AÉRIEN DE CASH », BPIFRANCE EN PREMIÈRE LIGNE
La Banque publique d’investissement (Bpifrance) est la cheville ouvrière chargée de coordonner, en partenariat avec le réseau des banques privées, le déploiement opérationnel du « pont aérien de cash » de 300 milliards d’euros annoncé la semaine dernière par le ministre de l’Économie Bruno Le Maire. L’idée est de faciliter l’accès rapide au crédit des entreprises dont la trésorerie est mise à mal par la crise du Covid-19, via un dispositif ad hoc de “prêt garanti par l’État”.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’attente est forte : « Nous recevons chaque jour quinze fois plus de sollicitations extérieures qu’en temps normal. Au cours des dix derniers jours, 1 543 sociétés de nos deux départements ont pris contact avec Bpifrance pour bénéficier des mesures d’accompagnement exceptionnelles », expliquait le 24 mars David Jeanclerc, délégué des Savoie de l’institution. « Environ 95 % des demandes concernent des TPE et PME, en sachant que les ETI ont déjà des contacts directs avec nous. Il s’agit d’entreprises de tous les secteurs, ce qui confirme que tous les pans de l’économie sont touchés. »
Pour faire face à cet afflux de demandes, vingt collaborateurs administratifs du siège lyonnais ont été formés en urgence pour renforcer les soixante-dix agents de la direction régionale Alpes, basée à Grenoble, et l’équipe de dix-sept personnes sise à Annecy. Et la réactivité est au rendez-vous : « Après un petit retard à l’allumage, nous sommes désormais en mesure d’apporter une réponse aux clients en moins de 36 heures. Actuellement, il faut compter une quinzaine de jours entre la réception de demande de prêt et le décaissement par les établissements bancaires. »
Par Matthieu Challier








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