Culture : Frédérique Payn, « Le mécénat est bien développé à Malraux »

par | 25 Août 2023

Frédérique Payn a pris ses fonctions à la direction de Malraux Scène Nationale Chambéry Savoie en juillet dernier. Elle succède à Marie-Pia Bureau, en poste pendant neuf ans. Portrait d’une inconditionnelle des arts vivants…

Comment avez-vous accueilli la nouvelle de votre nomination à la direction de Malraux scène nationale, à Chambéry ?

J’ai été très heureuse, mais j’étais aussi comme en état de choc. Il y avait quatre présélectionnés. Chacun a fourni un projet, puis nous avons passé un oral. L’attente de la réponse est terrible. C’était ma première candidature à un tel poste. Cela représente un challenge : à présent, il faut mettre en oeuvre le projet présenté au jury et aux partenaires. Je suis beaucoup plus détendue depuis que j’ai rejoint Chambéry et que le travail a commencé.

Vous quittez Lorient pour vous installer à Chambéry, c’est un chamboulement ?

C’est plutôt un retour aux sources dans un environnement familial et familier. Je suis née à Grenoble. Une partie de ma famille habite en Haute-Maurienne mais aussi dans le Dauphiné. Toute petite, je me rendais chez mes grands-parents à Bramans, où réside actuellement ma mère. Je quitte l’océan pour la montagne. Dans les deux cas, il y a la puissance des éléments… Mon choix d’intégrer Malraux est réfléchi : j’aime travailler, de manière imbriquée, l’artistique et l’environnement naturel.

« Le spectateur doit dédramatiser le monde de la création contemporaine en abandonnant la peur de ne pas comprendre le sens de ce qu’il contemple. Notre culture française est très ancrée sur cette nécessité de comprendre. Nous avons du mal à faire confiance, dans la spontanéité de nos émotions, de nos sensations. L’important, c’est de vivre l’instant présent. « 

Scènes publiques, scènes privées, un même combat pour la culture ?

« Les subventions publiques diminuent beaucoup, nous nous tournons donc vers une hybridation de notre économie grâce au mécénat. Cela reste à la marge : les entreprises contribuent à hauteur de 6 % du budget de Malraux, mais c’est bienvenu pour le partage des valeurs. »

Le théâtre privé traverse les mêmes difficultés que nous. Cela coûte très cher de monter un spectacle et de le produire. Comme n’importe quelle autre entreprise, le théâtre privé a le souci d’être rentable. Il doit donc rejoindre les attentes des spectateurs, dans une logique de grande consommation. Pour notre part, nous bénéficions de subventions publiques : notre atout, ce sont des tarifs abordables. Si notre modèle économique ne dépendait que du prix des places, une entrée coûterait environ 250 euros au lieu de 8 à 33 euros.

Les univers accueillis dans une scène nationale semblent parfois difficiles d’accès. Pourquoi ?

La création fonctionne un peu comme la recherche fondamentale : c’est de l’expérimentation autour de nouvelles formes d’expression. Or, par essence, puisque ces formes sont nouvelles, elles ne sont pas désirées spontanément par le public. C’est comme s’aventurer dans un restaurant qui propose des plats et des saveurs inédits, dont on ignore tout.

Sur quels critères sont sélectionnées les oeuvres diffusées sur une scène nationale ?

Nous sommes obligés de travailler sur des logiques de curiosité, de prise de risque du spectateur. Ce n’est pas une science exacte. Nous devons faire preuve de beaucoup de pédagogie car nous proposons des titres et des noms d’artistes qui n’évoquent rien au spectateur. Comme nous ne pouvons pas compter sur son appétence naturelle, il faut activer cette notion de curiosité : nous travaillons sur la mise en confiance, l’accueil, l’hospitalité, les conseils et une forme de douceur qui permet d’accompagner nos choix. Et bien sûr, nous avons une politique tarifaire incitative.

Existe-t-il des liens entre Malraux et les entreprises du territoire ?

L’une de nos missions consiste à veiller à démocratiser l’art en multipliant les publics. À ce titre, nous développons des actions de médiation. Or, lorsque nous évaluons l’état de nos fréquentations, force est de constater que les catégories socioprofessionnelles supérieures sont peu représentées. Nous ne sommes pas dans leurs écrans radars. L’entrée par la structure “entreprise” est une formidable passerelle pour aller vers ces salariés et ces dirigeants, leur expliquer notre démarche et leur donner envie, tout simplement. Cela instaure une certaine confiance et ouvre la possibilité d’une relation.

Quel rôle peuvent jouer les entreprises en faveur de la culture ?

Les subventions publiques diminuent beaucoup, nous nous tournons donc vers une hybridation de notre économie grâce au mécénat. Cela reste à la marge : les entreprises contribuent à hauteur de 6 % du budget de Malraux, mais c’est bienvenu pour le partage des valeurs. Le mécénat est particulièrement développé à Malraux, avec un modèle unique. Nous le devons à Jean-Louis Sevez (dirigeant de Jean-Louis Sevez Organisation, JLSO) qui mobilise son réseau pour soutenir le spectacle vivant. C’est un atout car nos deux mondes se côtoient mais se connaissent peu. Cela facilite énormément le travail de notre chargée des relations avec les entreprises, qui a pour mission d’entretenir le mécénat et les liens avec les comités d’entreprise.

6 M€ : c’est le montant du budget de Malraux scène nationale Chambéry Savoie, soit 60 % de subventions (Ville de Chambéry, ministère de la Culture, conseil départemental de la Savoie, Grand Chambéry, conseil régional Aura et Centre national du cinéma et de l’image animée) et 40 % de recettes propres (billetterie, partenariats privés, autres…)

« Je constate que la génération des 15-18 ans a beaucoup souffert de la crise covid et nombre d’entre eux s’en remettent mal. Nous devons partager leur regard sur le monde, pour ne pas les maintenir dans cette forme d’éco-anxiété ambiante et faire des propositions constructives et pragmatiques, voire rassurantes. »

Quel regard portez-vous sur la programmation en cours* à Malraux ?

Je l’ai découverte en avril et j’en ai été ravie ! Il y a des artistes que je connais et que je suis très contente de retrouver ; et puis il y a d’autres rendez-vous qui me rendent curieuse. La culture fonctionne comme un sismographe : les artistes réagissent aux poussées telluriques et tentent de répondre à des inquiétudes, de proposer des solutions à une actualité… Je suis en situation, comme n’importe quel spectateur, de faire face à cette diversité. Cela me donne une feuille de route pour continuer à développer ce panorama.

Quels conseils donneriez-vous au public pour appréhender le programme de Malraux ?

Le spectateur doit dédramatiser le monde de la création contemporaine en abandonnant la peur de ne pas comprendre le sens de ce qu’il contemple. Notre culture française est très ancrée sur cette nécessité de comprendre. Nous avons du mal à faire confiance, dans la spontanéité de nos émotions, de nos sensations. L’important, c’est de vivre l’instant présent.

Quelle serait votre définition des arts vivants ?

Pour moi, c’est une activité humaine archaïque, dans le sens où elle existe de tout temps dans toutes les civilisations, avec des codes et un côté spectaculaire qui peut passer par le son, la lumière, le costume… C’est une activité orientée vers le symbolique. Il est essentiel, et même vital, de la maintenir au coeur de notre société. Les arts vivants nous installent dans un temps suspendu. À la différence du cinéma, nous entrons en interaction avec les protagonistes. Parfois même, nous sommes sur le plateau avec eux. C’est d’une puissance incomparable.

Quelle sera la touche personnelle que vous apporterez à Malraux ?

Je souhaite m’adresser aux adolescents, recueillir leur expression dans une programmation qui va leur être dédiée et qu’ils vont choisir eux-mêmes. Les festivals autour de l’adolescence portés par des adolescents existent déjà. Je n’invente rien, simplement, je constate que la génération des 15-18 ans a beaucoup souffert de la crise covid et nombre d’entre eux s’en remettent mal. Nous devons partager leur regard sur le monde, pour ne pas les maintenir dans cette forme d’éco-anxiété ambiante et faire des propositions constructives et pragmatiques, voire rassurantes. Pour cela, j’ai besoin qu’ils me disent à quoi ressemble un théâtre lorsqu’ils sont aux manettes.

Vous gardez confiance en l’avenir de la culture et du spectacle vivant ?

C’est notre rôle de les préserver, donc nous devons garder confiance en nous. La mission est complexe parce que les budgets sont contraints. Il faut se renouveler et s’adapter sans cesse. Nous mettons toute notre énergie dans la bataille. Quant à la force de l’art et de la création, elle est inextinguible !

* La programmation 2023-2024 a été élaborée par Vincent Schmitt, directeur adjoint, et Emmanuelle Schlauber, secrétaire générale depuis mars 2022.

Fonctions récentes

2016-2021
Directrice adjointe en charge des productions et de la programmation au Centre dramatique national Théâtre de Lorient

2021-2023
Productrice et consultante Manille Production

2022
Directrice par intérim de l’Office national de diffusion artistique (ONDA) – de février à juillet 2023

Depuis juillet 2023
Directrice de Malraux scène nationale Chambéry Savoie


Propos recueillis par Leïla Oufkir

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