Interview / Jérôme Lopez : « Que la solidarité nationale revienne à son essence première ! »

par | 25 Jan 2019

Pour Jérôme Lopez, président de la CPME 38, le grand débat public est l’occasion de faire entendre au gouvernement l’urgence des réformes à prendre en matière de fiscalité des entreprises.

Comment la CPME 38, que vous présidez, va-t-elle prendre place concrètement dans le grand débat public initié par le Président de la République ?

Nous avons commencé par envoyer un email à tous nos adhérents en les informant des quatre thèmes retenus dans le cadre du Grand Débat Public. Nous avons déjà tenu une réunion sur le sujet avec une vingtaine de participants. Je peux vous dire que faire un débat avec vingt chefs d’entreprise, c’est déjà pas mal ! Ceux qui ne pouvaient pas se déplacer, d’ailleurs, ont envoyé un email avec leurs propositions. D’ores et déjà, sur la transition énergétique, par exemple, il ressort que, si des aides existent effectivement, celles-ci sont souvent méconnues par les chefs d’entreprise.

Comment allez-vous faire remonter toutes les réponses que vous aurez collectées ?

Nous allons d’abord les synthétiser ! Lors de l’échange que nous avons organisé, nous avons essayé de résumer en quatre ou cinq réponses pour chacun des thèmes. Nous ferons tout remonter ensuite à la CPME nationale chargée de rendre un document global de l’ensemble des départements. De toute évidence, des propositions se rejoindront, notamment, sur la fiscalité et l’organisation de l’Etat.

Sur la fiscalité, justement ?

Elle doit s’appuyer prioritairement sur le travail. Nous avons un taux de dépenses publiques bien trop élevé par rapport aux autres pays européens. Nous déplorons toujours ce manque de transparence, ou, de savoir comment sont utilisés tous les impôts et les taxes que nous versons ! Beaucoup d’entre nous aussi réclament une meilleure efficacité des services publics. Certains services sont difficilement évaluables, certes, mais pour autant, ils doivent pouvoir se prêter à cet exercice de savoir quelle utilité ils ont réellement.

Vous regrettez le manque de transparence ? On sait à qui on donne l’argent, mais jamais vraiment comment il est ensuite dépensé ?

Oui ! Il y a trop d’organismes qui s’occupent de la même chose et on ne sait plus à qui s’adresser ! Même si on a des droits, on ne sait pas toujours où les faire valoir !

« IL FAUT QUE LA VALEUR TRAVAIL SOIT MISE EN AVANT, PUISQUE LA FRANCE VIT DES IMPÔTS QUI PROVIENNENT EUX-MÊMES DU TRAVAIL ! »

Quels impôts verriez-vous abaisser en priorité ?

Je n’en cible pas un en particulier. Aujourd’hui, on a même des impôts sur les impôts ! Au niveau des entreprises, c’est l’impôt sur les sociétés qui a un taux très élevé par rapport au reste et qu’il faudrait abaisser. Il est contreproductif ! Sa diminution faisait partie du programme d’Emmanuel Macron, mais on sait, depuis les Gilets jaunes, que celle-ci sera reportée. Il faut bien financer les mesures qui ont été prises ! Nous craignions que cela devienne une arlésienne parce qu’il peut se passer d’autres choses dans l’année. Si cette baisse est reportée à 2021, on arrivera à la fin du mandat et on aura toujours notre taux de 34 %. En terme de justice sociale, la question, est : pourquoi les PME françaises en paient la totalité ici alors que des grands groupes français, qui ont, certes, des entités un peu partout dans le monde, comme Total, ne paient pas d’impôts en France ? Et puis, si on veut parler des grands groupes internationaux, à l’image des GAFA qui sont toujours cités, pourquoi versent-ils l’équivalent de 9 % seulement en France alors que nous nous payons 34 %. Là, il y a un vrai manque d’équité !

Vous êtes quand même confiant, quant aux réponses que le Gouvernement apportera à ces problèmes dénoncés par la voix du débat public ?

On nous propose de prendre la parole, on la prend, point ! Après, sur les actions, on peut rester sceptiques ! Mais si on est seulement sceptique et qu’on ne fait rien, ça n’avancera jamais ! Nous, on aura donné notre point de vue, de même que sur l’organisation de l’Etat et du millefeuille administratif et institutionnel. Aujourd’hui, pour le redire, il y a vraiment trop de services qui font peu ou proue la même chose. On demande de la proximité mais aussi de la rationalité. Il y a trop d’échelons administratifs ! Peut-être qu’accélérer le regroupement des communes serait une bonne chose ! Les communautés de communes sont venues se rajouter, sans que, pour autant, on identifie les économies réalisées.

On peut toujours enlever des choses qui ne marchent pas, mais pensez–vous qu’il faut en créer d’autres pour faciliter la vie des chefs d’entreprise ?

L’une des idées fortes de la CPME, c’est un bureau unique des aides et des prestations sociales pour arrêter la possibilité qu’ont certains de vivre de l’aide, les « cumulards » qui profitent de la complexité du système.

Dans les Gilets jaunes, il y avait aussi des chefs d’entreprise ?

Au début, oui ! Au vu des revendications initiales, je n’en étais pas si étonné que cela puisqu’elles portaient sur les taxes sur le gasoil qui impactent les charges des artisans et des entreprises. Ces chefs d’entreprise exprimaient un ras-le-bol fiscal. Ce n’est pas le privilège de tels ou tels citoyens, les chefs d’entreprise en souffrent aussi. Mais il y a eu depuis des mesures prises pour arrêter ces surtaxes, et les revendications ont été entendues. Je connais beaucoup moins de chefs d’entreprises qui continuent encore à soutenir le mouvement.

Peut-on quantifier les pertes au niveau des entreprises en raison du mouvement ?

Il y a eu un coup d’arrêt direct de l’activité pour les commerçants qui ont vu leur chiffre d’affaires diminuer, voire, disparaître, certains samedis, dans les grandes villes du département. L’effet indirect est plus grave ! Cette perte de confiance ou cette inquiétude toute naturelle ! Un chef d’entreprise reste une personne, et lorsqu’il est inquiet, il est moins enclin à investir, à engager une dépense, à embaucher. C’est un coup de frein important qui a été porté. N’oublions pas que la confiance est le moteur de l’économie. Les carnets de commandes ont baissé. Beaucoup me citent la date du 10 décembre ! Il y a eu trois ou quatre semaines d’arrêts complets où il ne déclenchaient plus leurs ordres de paiement. Les carnets de commandes se sont vidés sur la fin de l’année. J’ai beaucoup de remontées à propos de retards de règlements qui sont encore plus importants que d’habitude. Je l’ai moi-même constaté dans mon entreprise. Ces retards risquent d’aggraver l’état de la trésorerie dans les entreprises quand celle-ci est déjà très tendue.

Ce mouvement des Gilets jaunes, est-ce plus un mal pour un bien ou un mal tout court ? Il aura permis ce grand débat !

Les avis sont partagés ! C’est difficile de réécrire l’histoire. C’est aussi difficile de l’écrire à l’avance. Là, on a une grande concertation nationale, mais on attend de voir les actions qui en ressortiront. Dans l’immédiat, ça gèle toutes les réformes prévues au calendrier. Ma vision, c’est qu’on était sur le chemin de réformes indispensables pour le pays. Le Gouvernement avait 18 mois d’existence, mais l’accumulation et l’impatience on fait que ça a tout arrêté. Est-ce pour mieux redémarrer ? Il faut l’espérer. En tout cas, toutes les dépenses nécessaires, on ne les retrouvera pas ! Tous les dégâts, eux, seront bien à payer et on sait très bien que c’est l’Etat, donc, nous, qui allons les payer au prix fort. On peut revendiquer, réclamer des choses, mais sans casser des biens publics ou privés que d’autres devront payer ! Peut-être que cette concertation est utile, en revanche, il est nécessaire de poursuivre, quoi qu’il en soit, les engagements, pour ne pas avoir d’immobilisme. Je le répète, il faut que la valeur travail soit mise en avant, puisque la France vit des impôts qui proviennent eux-mêmes du travail. Que notre merveilleux pays, qui a su construire des aides sociales à l’aide d’une solidarité nationale, fasse que cette solidarité revienne à son essence première, c’est à dire, pallier des passages difficiles et occasionnels de la vie, et ne devienne surtout pas un modèle de vie.


Propos recueillis par Éliséo Mucciante.


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