Entre plafond de verre, politiques de quotas et vision holistique, spécialisée dans les inégalités professionnelles, Mareva Sabatier, économiste du travail à l’Université Savoie Mont-Blanc (USMB), chercheure à l’Institut de recherche en gestion et économie (IREGE), également Vice-présidente du conseil d’administration de l’USMB, livre une analyse rigoureuse. Interview.
Pouvez-vous détailler l’objet de vos recherches universitaires en matière d’inégalités entre hommes et femmes au travail ?
J’ai orienté mes travaux de recherche autour de deux axes principaux. Le premier concerne la caractérisation du plafond de verre dans la fonction publique et plus particulièrement dans l’enseignement supérieur. Le second axe porte sur l’évaluation de la loi Copé-Zimmermann, adoptée au début des années 2000, qui a imposé une représentation minimale de 40 % de femmes dans les conseils d’administration des entreprises cotées au CAC 40. L’enjeu était de mesurer l’impact de cette politique de quotas non seulement sur le plan de l’équité, mais aussi sur la performance financière des entreprises concernées.
« L’autocensure est le résultat d’un processus social qui amène les femmes à ne pas se sentir légitimes sur des postes à responsabilité, là où les hommes ne se posent souvent même pas la question.
Mareva Sabatier
Et justement quels sont les effets ?
Les résultats de ces travaux sont nets : la féminisation des conseils d’administration a un effet positif sur la santé financière des entreprises. L’explication réside dans la façon dont des équipes dirigeantes diversifiées appréhendent les enjeux stratégiques. Inclure davantage de femmes conduisait l’entreprise à être moins centrée sur une stratégie de rentabilité à court terme, mais davantage orientée vers le long terme, en intégrant l’ensemble des parties prenantes, avec au final une rentabilité financière des entreprises supérieure. Ainsi une augmentation de 10 points de pourcentage du nombre de femmes au sein des conseils d’administration réduit les inefficacités d’environ sept points, ce qui permet aux entreprises de se rapprocher de leur niveau de performance optimal. Cette vision à plus long terme, plus inclusive des salariés, concurrents et fournisseurs, correspond à ce que la littérature sociologique et psychologique identifie comme des compétences davantage associées au féminin.
Néanmoins ces traits ne sont pas innés…
Oui, ils sont avant tout le fruit d’une construction culturelle et sociale. Contrairement à ce que laissent parfois entendre certains discours simplistes, les différences observées entre comportements féminins et masculins ne relèvent pas du biologique. Elles sont le résultat d’un héritage culturel extrêmement fort, modelé dès l’enfance par la famille, l’école et la société. Les pays nordiques en sont la meilleure illustration.
« Une augmentation de 10 points de pourcentage du nombre de femmes au sein des conseils d’administration réduit les inefficacités d’environ sept points, ce qui permet aux entreprises de se rapprocher de leur niveau de performance optimal. »

C’est-à-dire ?
Contrairement aux idées reçues, ces pays se trouvaient dans une situation comparable à celle de la France dans les années quatre-vingt en termes de représentation des femmes dans les instances de gouvernance. C’est une différence de diagnostic et de volonté politique qui a tout changé : développement précoce et massif des crèches gratuites, accompagnement des femmes dans leur carrière, imposition de quotas très tôt. Ils ont adopté une vision holistique des inégalités, croisant politiques familiales, sociales, éducatives et de marché du travail, là où la France tend encore à segmenter les choses.
Ces inégalités se construisentelles dès l’école ?
Elles ne surgissent pas soudainement à l’entrée dans le monde du travail : elles se construisent dès les premières années de scolarité. En primaire, les filles sont en moyenne meilleures que les garçons, notamment dans les matières scientifiques. Pourtant, au fil des années, elles désertent progressivement ces filières. Une politique publique efficace doit donc intervenir sur toute la chaîne, de l’éducation des familles à l’accompagnement des carrières, en passant par les dispositifs d’accueil de la petite enfance.
Quelles sont les raisons du peu de représentation des femmes dans les postes de direction ?
Il y a évidemment des biais de discrimination avérés. Mais il y a aussi un phénomène d’autocensure chez les femmes, qui postulent moins aux emplois à responsabilité. Non par manque de compétences, puisque lorsqu’elles candidatent, elles réussissent aussi bien que les hommes, mais en raison d’une intériorisation progressive de normes sociales. Cette autocensure ne tombe pas du ciel. Elle est le résultat d’un processus social qui amène les femmes à ne pas se sentir légitimes sur des postes à responsabilité, là où les hommes ne se posent souvent même pas la question. Des programmes de mentorat, comme ceux mis en place à l’université Savoie Mont-Blanc, visent à combler cet écart en accompagnant les femmes dans leur projet de carrière.
Et côté suisse, est-ce que les inégalités sont identiques ?
Elle n’est pas un modèle en matière d’égalité de genre. Les scores de présence féminine dans les conseils d’administration ou les postes de direction (23 % en 2023) sont nettement inférieurs à ceux de la France (46,9 % en 2025). Le droit de vote des femmes n’y a été accordé qu’environ vingt-cinq ans après la France, et la politique familiale reste peu incitative pour les carrières féminines.
Certains discours actuellement contestent les droits acquis par les femmes. Comment faire pour les conserver ?
La citation de Simone de Beauvoir résonne ici avec une acuité particulière : « Il suffira d’une crise économique, politique et religieuse, pour que les droits des femmes, nos droits, soient remis en question. » Dans ce contexte, la recherche joue un rôle essentiel : non seulement pour documenter et mesurer les inégalités, mais surtout pour aider la puissance publique à prendre des décisions éclairées.
Il faut faire confiance à ceux qui savent évaluer, pour que la politique publique soit moins drivée par des considérations politiques que par des considérations d’efficacité pour les citoyens.
Sandra Molloy
Crédit photo image à la une : https://www.univ-smb.fr/2017/09/04/femmes-de-science-de-lusmb-mareva-sabatier-chercheuse-a-lirege/
Cet article est issu de notre magazine L’Extension Été 2026, disponible gratuitement au format liseuse en ligne >













0 commentaires