Monnaies alternatives, de l’utopie à l’utilité

Monnaies alternatives, de l’utopie à l’utilité
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Elles s’appellent l’élef à Chambéry, le léman dans le genevois, et bientôt la gentiane à Annecy. les monnaies complémentaires fleurissent, pour porter haut des valeurs… et trouver leur place dans l’économie réelle.

Régler ses achats avec autre chose qu’un euro, c’est possible. 110 000 élefs circulent à
Chambéry, 160 000 lémans autour du lac du même nom, bientôt 10000 gentianes autour d’Annecy. La masse de cet argent “alternatif” reste modeste, mais n’est plus confidentielle. Le succès est à chaque fois au rendez-vous. Dans le bassin chambérien, l’association La Monnaie autrement (elle porte également le système d’échange de services l’Accorderie) a lancé 10 000 élefs en novembre 2014, acceptés par 19 partenaires professionnels (magasins ou services). Ils sont aujourd’hui 211, pour un chiffre d’affaires global évalué à 500 000 élefs en 2017. L’association estime que plus de 2000 habitants de l’agglomération chambérienne ont des élefs dans leur poche.

Lancé en septembre 2015, le projet genevois a connu le même engouement, si l’on en croit l’élu écologiste genevois Jean Rossiaud, à l’origine du projet avec d’autres : “460 entreprises et commerces de part et d’autre de la frontière acceptent les lémans. J’estime que 5 000 à 6 000 personnes utilisent maintenant cette monnaie.” Et le léman semble définir son propre périmètre, puisqu’on trouverait des lémans dans les cantons de Genève et Vaud, en Haute-Savoie et dans l’Ain, avec des bureaux de change à Évian, Thonon, Lausanne et Vevey.

Acheter du lien

Comment expliquer ce succès ? Élef et léman se définissent comme des monnaies «locales, citoyennes et complémen­taires». À la genèse du projet, il y a la volonté « de rapprocher particuliers et professionnels autour de valeurs com­munes, consignées dans notre charte, explique Sébastien Gay, un des porteurs du projet annécien. L’idée est de per­mettre aux gens de donner du sens à leurs achats, de tisser du lien».

À Chambéry, la charte invite à s’engager «dans un processus d’amélioration continue» vers plus de développement durable, plus d’achat local, plus de social (les chartes sont en ligne sur lamonnaieautrement.org, monnaie-leman.org, monnaiegentiane.org).
« La raison d’être de l’élef, explique Frédéric Jadis, coordonnateur du projet chambérien, est d’amener les gens à réfléchir sur ce qu’est une monnaie : système pour faciliter les échanges ou instrument spéculatif?

Aujourd’hui, 98% des échanges ont lieu sur les marchés financiers, seuls 2% concernent l’écono­mie réelle. L’idée de l’élef est de reprendre un peu de pouvoir local, de relocaliser un peu d’économie, donc des emplois, sur le territoire. Avec l’élef, on ne peut pas spéculer, ni thésauriser. Tradition­nellement, une monnaie locale circule deux à trois fois plus qu’un euro. »

Autour de Genève, le projet continue de grandir. Un des objectifs de départ, créer une monnaie transfrontalière (dans un premier temps, le léman devait valoir un franc suisse ou un euro) a été abandonné

avec la dépréciation du franc suisse, et les responsables ont choisi d’arrimer le léman plutôt au franc suisse.

Numériser pour évoluer

Au pays de la nance, la monnaie com- plémentaire a d’ores et déjà trouvé sa voie numérique. «Nous avons sorti une première appli, Monnaie Léman, le 27 octobre, assure Jean Rossiaud. Elle est disponible sous Android, Apple et en version Internet. Nous travaillons d’ores et déjà à une version 2 beaucoup plus complète puisqu’elle intégrera un porte­ feuille multimonnaies.» Pour développer puis héberger le produit, l’association se passe de logiciel propriétaire et a recours à une blockchain de consortium.

120 utilisateurs de l’élef ont réfléchi à l’évolution de la monnaie chambérienne.

« Nous réfléchissons également au pas­sage au numérique », lâche Frédéric Jadis à Chambéry. Une carte bleue en élef? «La dématérialisation pourrait s’effectuer sur le principe de la block­chain, afin de conserver le côté partici­patif. La numérisation pourrait permettre de développer les échanges. » L’association Monnaie Léman, qui porte le projet genevois, multiplie les innovations pour améliorer la circulation de cette monnaie. La numérisation ouvre la voie à des solutions de crédit mutualisé interentreprises. L’appli peut également porter une part de salariat. Plusieurs élus suisses, dont les maires de Carouge, Grand-Saconnex et Meyrin, reçoivent ainsi 1 % de leur salaire en lémans. Militants, toujours. Pragmatiques, forcément.

AU SERVICE DU COMMERCE LOCAL

À Annecy comme à Chambéry, les hérauts des monnaies complémentaires vantent leur capacité à dynamiser les échanges locaux.

Le chef-lieu de la Haute-Savoie aura sa monnaie complémentaire ce printemps. L’association La Gentiane fait fonctionner en ce moment la planche à billets (des visuels du bassin sur le recto, des dessins scolaires sur le verso) et prévoit un lancement officiel fin mars, avec 10000 gentianes, et autant avant l’été. L’association compte une trentaine de membres actifs, mais peut d’ores et déjà compter sur 150 adhérents, une vingtaine de professionnels et une trentaine de sympathisants.

Les objectifs affichés sont plutôt raisonnables : 50000 gentianes en circulation d’ici deux ans, avec 150 à 200 professionnels. «Annecy est une ville touristique, son dynamisme commercial est évident, assure Sébastien Gay, un des piliers de l’association. Les professionnels ne ressentent pas spontanément besoin d’une autre monnaie, mais nous
leur expliquons.» Surtout, «nous prenons le parti de demander peu de subventions, pour ne pas risquer de nous retrouver dans la situation chambérienne : une monnaie qui marche bien mais un trou d’air financier. Nous préférons nous débrouiller d’abord avec nos moyens, sur des budgets certes plus tendus», et dans un premier temps avec un seul salarié et un service civique.

À Chambéry, l’association La Monnaie autrement est en effet impactée par la non reconduction d’un contrat aidé et par la baisse des subventions. L’association vient de convoquer une assemblée consultative des utilisateurs et sympathisants pour trouver des pistes d’évolution. La réunion a été suivie par 120 personnes, preuve de l’intérêt que suscite le projet.

Tout le monde a envie de poursuivre l’aventure, donc de pérenniser le poste, essentiel, d’animateur du réseau des professionnels. Pour cela, l’utopie trouve sa place dans la cité. «Nous voulons être un outil parmi d’autres de dynamisation du commerce de centre­-ville, dans le cadre du fonds d’intervention pour les services, l’artisanat et le commerce (plan Fisac) de Chambéry, assure Frédéric Jadis. La monnaie complémentaire peut être un formidable outil pour mettre en réseau les acteurs locaux et développer les échanges. Faisons de l’élef un lien. De plus en plus d’adhérents tra­vaillent entre eux, nous vou­lons mieux mailler les professionnels, et au­-delà, augmenter encore le nombre d’élefs en circulation. »


Par Philippe Claret


 

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