Sur un marchรฉ du travail parfois trรจs tendu localement, le demandeur dโemploi reconquiert-il une position de force ? Sโil nโy a vraiment quโร ยซ traverser la rue ยป pour trouver un emploi, comment les employeurs doivent-ils procรฉder pour sรฉduire et conserver la main-dโoeuvre qualifiรฉe dont ils ont besoin ? La rรฉmunรฉration est-elle le seul curseur possible ? Tentatives de rรฉponses, cรดtรฉ employeurs et cรดtรฉ salariรฉs alors que, contrairement aux effets dโannonce parfois trompeurs, le chรดmage, toutes catรฉgories confondues, demeure trรจs รฉlevรฉ.
Plus de 20 000 courriels dโinvitation etโฆ 150 demandeurs dโemploi effectivement prรฉsents le jour J. Tel est le dรฉsarรงonnant bilan du forum de recrutement organisรฉ par les diffรฉrents Groupement dโemployeurs pour lโinsertion et la qualification (GEIQ) de Savoie dans le cadre de la Semaine de lโemploi, le 7 octobre. Pourtant, postuler dans un GEIQ ne nรฉcessite aucun prรฉalable de diplรดme ou de qualification.

Au contraire, les GEIQ ont justement รฉtรฉ crรฉรฉs pour favoriser lโaccรจs de tous ร lโemploi. Sans doute est-il possible dโamรฉliorer le ciblage des personnes invitรฉes. La multiplication des รฉvรฉnements โrecrutementโ durant cette semaine spรฉciale peut aussi expliquer, pour partie, la dรฉsaffection de ce forum. ยซ Mais, au-delร , toutes les entreprises ont du mal ร recruter ยป, se dรฉsole Marine Coquand, dรฉlรฉguรฉe gรฉnรฉrale du Medef Savoie. Et de citer lโautre exemple rรฉcent dโun magasin de bricolage avec vingt postes dโagent de caisse ร pourvoir etโฆ quatre postulants seulement lors de la session de recrutement.
ยซ Les candidats ne sont plus lร . Ils sont plus sรฉlectifs, poursuit-elle. Pour certains recrutements, ce sont les entreprises qui ont lโimpression de passer un entretien de sรฉlection. ยป

CHOMAGE FORT, MAIS GROS BESOIN DE MAIN-DโOEUVRE
Pourtant, avec plus de 378 000 demandeurs dโemploi de catรฉgorie A en Auvergne-Rhรดne-Alpes, le chรดmage reste ร un niveau รฉlevรฉ. ยซ Bien au-dessus du seul chรดmage des personnes trรจs รฉloignรฉes de lโemploi ยป, confirme Marine Coquand. Alors, comment comprendre la pรฉnurie de main-dโoeuvre ? Pรฉnurie qui dรฉpasse de loin les quelques exemples dรฉjร citรฉs : lโenquรชte sur le besoin de main-dโoeuvre 2019 (BMO ; ร lire sur statistiques.pole-emploi.org) montre quโen Auvergne-Rhรดne-Alpes, plus de 54 % des projets de recrutement se heurtent ร des difficultรฉs. Dans lโAin, ce taux flirte avec les 59 % et pas moins de cinquante mรฉtiers correspondant ร plus de 1 900 postes ร pourvoir immรฉdiatement (dans lโindustrie, lโautomobile, le transportlogistique, le service ร la personneโฆ) affichent un taux de 100 % de difficultรฉ !
Situation guรจre plus enviable en Haute-Savoie, avec un taux moyen de plus de 60 %, mais โseulementโ une trentaine de mรฉtiers ร 100 % (630 postes) ; en Savoie (52 % en moyenne ; 36 mรฉtiers ร 100 % pour plus de 1 000 postes) ; ou en Isรจre (56 % ; une vingtaine de mรฉtiers pour prรจs de 1 000 postes ร 100 % de difficultรฉ). ร lโimage de Geoffroy Roux de Bรฉzieux (prรฉsident national du Medef), pour qui ยซ le systรจme dโassurance-chรดmage nโest pas toujours optimal pour inciter ร la reprise dโemploi ยป (la citation date dโil y a quelques mois) ou de notre dirigeant Alain Veyret (lire son รฉditorial dans Eco nยฐ38 du 20 septembre), les milieux employeurs pointent rรฉguliรจrement les indemnisations perรงues par les chรดmeurs dans cette situation paradoxale de chรดmage รฉlevรฉ et difficultรฉ de recrutement. LโUnedic (ร lire sur unedic.org) apporte ses propres รฉlรฉments au dรฉbat.

CHรMEURS TROP INDEMNISรS ?
Selon lโorganisme paritaire, sur 6,3 millions de chรดmeurs inscrits, 3,5 millions rentrent dans les critรจres pour รชtre indemnisables et 47 % dโentre eux (soit 1,6 million de personnes) travaillent chaque mois. Au total, environ 2,5 millions de chรดmeurs sont rรฉellement indemnisรฉs avec ou sans salaire ร cรดtรฉ, soit moins de 40 % des inscrits. Chez ces indemnisรฉs, beaucoup de peu diplรดmรฉs (58 % ont moins que le bac) ce qui explique, en partie, le faible niveau des allocations : la moitiรฉ des allocataires perรงoit moins de 850 euros nets par mois.
In fine, moins de 70 % des droits aux allocations sont consommรฉs avec en moyenne une durรฉe dโindemnisation de dix mois. 56 % des โsortantsโ quittent le chรดmage avant la fin de leur pรฉriode de droit. Si lโindemnisation des chรดmeurs nโest pas la seule explication au paradoxe, comment sโexplique-t-il ?
ยซ Les parcours professionnels deviennent de moins en moins linรฉaires : plus dโun demandeur dโemploi sur trois retrouve aujourdโhui un emploi diffรฉrent du mรฉtier quโil exerรงait avant son inscription ร Pรดle emploi ยป, souligne la direction Auvergne-Rhรดne-Alpes de lโorganisme public. Avec les transitions numรฉriques et รฉcologiques, ยซ les besoins des entreprises รฉvoluent, de nouveaux mรฉtiers se crรฉent pendant que dโautres se transforment ou disparaissent ยป. Concrรจtement, pour les entreprises, il devient plus difficile de trouver les compรฉtences adaptรฉes.

COMPรTENCES, รVOLUTIONS, STRATรGIE
Et la question des salaires, rarement รฉvoquรฉe cรดtรฉ patronal ? ยซ Il nโest pas possible pour les entreprises dโaugmenter les salaires simplement parce quโil y a un manque de candidats. Mรชme si, dans la mรฉtallurgie, il faut bien avouer que cโest un peu ce que lโon observe aujourdโhui ยป, commente Marine Coquand, du Medef 73. Un constat qui ne vaut pas seulement pour la mรฉtallurgie savoyarde : dans lโAin et la Haute-Savoie, ร proximitรฉ de la Suisse, les employeurs, tous secteurs confondus, sont aussi obligรฉs de faire un โeffortโ salarial.
Et idem pour les autres bassins dโemploi les plus tendus. Toutefois, reprend la porte-parole du Medef savoyard, ยซ les candidats ne jouent pas tant sur le salaire que sur les conditions de travail. Il y a dโabord eu un effet gรฉnรฉrationnel : la gรฉnรฉration Z, cโest un peu Z comme zappeurs. Ils veulent du sens dans leur travail et nโhรฉsitent pas ร changer. Et on a lโimpression que ces comportements sont en train de gagner les gรฉnรฉrations plus รขgรฉes ยป.
ยซย POUR CERTAINS RECRUTEMENTS, CE SONT LES ENTREPRISES QUI ONT LโIMPRESSION DE PASSER UN ENTRETIEN DE SรLECTION.ย ยป
Marine Coquand, dรฉlรฉguรฉe gรฉnรฉrale du Medef Savoie.

Des salariรฉs en position de force face ร des entreprises qui doivent sรฉduire pour attirer mais aussi fidรฉliser ? Cโest le branle-bas de combat. Partout, les initiatives fleurissent pour aider ces derniรจres ร mieux se โvendreโ. ยซ Cโest le concept de la โmarque employeurโ ยป, rรฉsume Marine Coquand. Une marque employeur qui se cultive au niveau de la gestion des candidatures : ยซ Lโรฉpoque oรน les recruteurs ne prenaient mรชme pas la peine de rรฉpondre aux courriers est rรฉvolue depuis trรจs longtemps ! ยป, jure la reprรฉsentante patronale.
Mais aussi sur le web et les rรฉseaux sociaux, รฉvidemment. ร la fois sur les canaux officiels (sites, pages et comptes) mais รฉgalement sur les forums et les sites de notation des entreprises, qui prennent de lโampleur. Sans oublier les efforts menรฉs au sein mรชme de lโentreprise, oรน le salariรฉ dรฉjร en poste est de plus en plus perรงu comme un โambassadeurโ potentiel par les entreprises qui recrutent. Et il est donc dโautant plus choyรฉ.

LES CADRES EN PROFITENT
Comment les salariรฉs les mieux qualifiรฉs โ ceux qui peuvent le mieux mettre en avant leurs compรฉtences et ainsi tirer parti de cette course aux recrutements โ vivent-ils la situation ? Plutรดt bien, si lโon en croit la CFECGC, principale organisation des cadres et agents de maรฎtrise. ยซ Depuis deux-trois ans, le marchรฉ du recrutement des cadres se tend, explique Gรฉraldine Froger, membre de lโUnion rรฉgionale Auvergne-Rhรดne-Alpes du syndicat.
Les besoins sont รฉnormes : 280 000 recrutements cette annรฉe en France et sans doute le franchissement du cap symbolique des 300 000 par an en 2021. Cela se traduit au niveau des rรฉmunรฉrations, avec une augmentation moyenne de 4 % en deux ans. Mais au-delร , on perรงoit chez les cadres une plus grande aisance ร nรฉgocier. ยป Les cadres affichent davantage leur volontรฉ de bouger. Surtout, ยซ ils sont de plus en plus nombreux ร traduire cette volontรฉ en actes, avec des retombรฉes ร la clef : plus de six cadres sur dix qui ont bougรฉ rรฉcemment ont obtenu une meilleure rรฉmunรฉration que celle proposรฉe dans lโoffre. ยป

Cette situation favorise aussi les mobilitรฉs et promotions en interne. En revanche, elle est moins nette pour les cadres au chรดmage : ยซ Les dirigeants ont, culturellement, toujours tendance ร faire plus confiance ร un cadre qui a dรฉjร un emploi ยป, commente la syndicaliste. รvidemment, tout le monde ne peut pas en profiter et les disparitรฉs sont fortes selon le domaine dโactivitรฉ, la taille des entreprise ou le secteur gรฉographique. Avec, en Rhรดne-Alpes, deux facteurs de dรฉsรฉquilibre : la Suisse dโun cรดtรฉ, la mรฉtropole lyonnaise de lโautre. Face ร ces deux โaspirateursโ, les employeurs ont intรฉrรชt ร jouer groupรฉs, selon Gรฉraldine Froger.
ยซ Et pas seulement les entreprises : le secteur public aussi. ยป Rรฉmunรฉration, conditions de travail, mais aussi ยซ conditions de vie gรฉnรฉrales (accรจs au logement, facilitation de la scolarisation des enfants et de lโemploi du conjointโฆ), il faut que les employeurs actionnent tous les leviers sโils veulent attirer ยป.

STATIONS รA โFARTEโ PAS DANS LES MAGASINS DE SPORT
ร quelques semaines de la saison dโhiver, revient la question du recrutement pour les magasins de sport en stations. Sur fond de pรฉnurie de candidats : installรฉ ร Grenoble, le CNPC, seule รฉcole de commerce du sport, enregistre pour la troisiรจme annรฉe consรฉcutive un dรฉficit de candidats pour sa formation de technicien vendeur ski. ยซ 122 pour 220 postes dans les Alpes ยป, dรฉplore sa chargรฉe de communication, Nathalie Caillet. Pourtant, la demande est en hausse, mais les conditions de travail ne font visiblement pas rรชver : le logement, pas toujours adaptรฉ et (trop) cher en station, le salaire pas suffisamment valorisรฉ ou encore la nรฉcessitรฉ de travailler le week-end dans un secteur oรน la saison se joue sur cinq mois.
UNE BAISSE DE MOTIVATION
Pour รฉtoffer son vivier et satisfaire les exigences de la profession, lโรฉcole travaille avec les grandes enseignes (Skiset, Sport 2000, Intersport, Go Sport Montagne)โฆ et cherche ร rendre sa formation attractive. ยซ Les candidats sont formรฉs sur sept semaines, avec un logement gratuit et lโassurance dโรชtre payรฉ pendant six mois, contre plus souvent 3 ร 4,5 mois pour un contrat CDD classique ยป, souligne Florent Verne, le responsable commercial du groupe CNPC.
De plus, le certificat de qualification professionnelle de technicien (CQPT) ski permet au futur diplรดmรฉ dโรชtre ยซ compรฉtent sur un plan technique et commercial et de gรฉrer un rayon sports dโhiver ยป, fait valoir Florent Verne, qui y voit ยซ un accรฉlรฉrateur dโemploi ยป. Signe aussi que les mentalitรฉs รฉvoluent, ยซ une prise de conscience se fait jour dans les rรฉseaux de magasins, davantage enclins ร mieux payer et ร trouver des solutions de logement aux saisonniers ยป, se rรฉjouit-il.

En dรฉpit de leurs efforts, les magasins de sport pointent un vrai problรจme de recrutement qui sโaccentue au fil des ans. ยซ Est-ce le fait de canaux traditionnels en perte de vitesse ? ยป, sโinterroge Nicolas Jacquier, directeur financier et coassociรฉ de Skishop (13,4 millions dโeuros de chiffre dโaffaires 2018, dix permanents ร Tours-en- Savoie), qui rรฉflรฉchit ร dโautres leviers de recrutement ร actionner, notamment sur les rรฉseaux sociaux.
Le groupe, qui emploie lโhiver 300 saisonniers dans ses 35 magasins en Haute-Tarentaise, dont 50 % de nouveaux, le constate : ยซ Depuis quatre ans, le Forum de la saisonnalitรฉ ร Albertville [ndlr : dรฉbut octobre] ne tient plus ses promesses, en dรฉpit dโune hausse cette annรฉe. ยป Plus gรชnant, au-delร de lโabsence de candidats ou plutรดt du manque de profils adaptรฉs, cโest lโยซ inemployabilitรฉ ยป des postulants qui se fait plus prรฉgnante, avec une baisse de la motivation et de la valeur ajoutรฉe, alors que le seul critรจre rรฉdhibitoire lors du recrutement est une maรฎtrise a minima de lโanglais.

De son cรดtรฉ, lโancien champion de ski acrobatique รric Laboureix, ร la tรชte de six magasins (dont quatre sous pavillon Skimium) et de trente saisonniers ร La Plagne, a dรป revoir ses critรจres dโembauche : dรฉsormais, le savoir-รชtre et lโenvie prรฉvalent. Et son organisation : des contrats de 35 heures mais des plannings de 39 heuresโฆ ยซ et chaque heure supplรฉmentaire est payรฉe ยป.
Moins regardantes en matiรจre dโexpรฉrience (les recrues ont en moyenne moins de 26 ans), les enseignes nโhรฉsitent pas ร former leur personnel. Et mรชme, comme Skishop, ร leur proposer des formations pour les faire monter en compรฉtence et grimper dans la grille des salaires. ยซ Chaque annรฉe, nous envoyons environ 20 saisonniers en formation au CNPC ยป, relate Nicolas Jacquier. Et pour ceux qui ont des difficultรฉs ร se loger, le groupe, propriรฉtaire de 30 appartements, leur trouve un logement individuel ou en colocation ร prix correct. Enfin, pour fidรฉliser, certaines instaurent aussi des avantages liรฉs ร lโanciennetรฉ.

Dossier rรฉalisรฉ par รric Renevier, avec Sylvie Bollard et Patricia Rey.








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