Véhicules : l’Europe accélère la fin du thermique

par | 17 Juin 2022

Les sous-traitants du marché automobile – comme les décolleteurs de la vallée de l’Arve – ont beaucoup à perdre avec l’électrification des véhicules. Ils doivent se diversifier vers d’autres marchés pour sortir de leur grande dépendance au moteur thermique avant 2035.

«L’eau est le charbon de l’avenir », anticipait Jules Verne dans L’Île mystérieuse, en 1875. Un pronostic qui prend davantage de sens aujourd’hui, avec le développement d’une filière hydrogène qui n’en est qu’à ses prémices. Les entreprises mécaniciennes de la Haute-Savoie ont commencé, pour certaines, à orienter une partie de leur activité vers ce gaz prometteur. La France a décidé de mobiliser 9 milliards d’euros d’ici à 2030 pour l’hydrogène, tout comme l’Allemagne, mais moins que la Chine qui prévoit 12 milliards d’euros renouvelables une fois et vise la production de 100 000 à 200 000 tonnes d’hydrogène vert par an.

« Le rendement de l’hydrogène n’est pas aussi bon que l’électrique », nuance Daniel Anghelone, directeur général du groupe Bontaz qui oriente sa R&D vers la pile à combustible (hydrogène) et vise 100 millions d’euros de chiffre d’affaires dans ce domaine d’ici à 2030. « Ce qui ne compensera pas la totalité. Nous sommes loin des volumes de l’automobile », ajoute le directeur, estimant que, pour la mobilité, « il n’y a pas de solution miracle ».

Pour autant, le Parlement européen a pris une décision qui va hâter le processus de transformation de la filière automobile en fixant à 2035 la fin des véhicules thermiques neufs sur le territoire de l’UE. « Nous avions prévu que ça change, mais pas aussi vite », glisse Daniel Anghelone. La plupart des constructeurs comptaient cependant déjà arrêter la production de voitures neuves essence et diesel, les premiers dès 2025.

« Nous avions prévu que ça change, mais pas aussi vite. »

Daniel Anghelone (Bontaz)
(De gauche à droite) Daniel Anghelone, DG de Bontaz, a présenté aux élus (ici, la sénatrice Sylviane Noël, Stéphanie Pernod, 1re vice-présidente de la Région Aura, et le sénateur Loïc Hervé) le moteur de vélo électrique sur lequel travaille le groupe.

Une décision hors sol ?

Le Parlement européen a pris une décision qui va hâter le processus de transformation de la filière automobile en fixant à 2035 la fin des véhicules thermiques neufs sur le territoire de l’UE.

« Ce qui est inacceptable, c’est que, sous couvert de problèmes environnementaux, on va détruire des milliers d’emplois parce qu’on ne laisse pas le temps de la reconversion », déplorait Stéphanie Pernod, première vice-présidente de la Région Auvergne-Rhône-Alpes déléguée à l’Économie, à la Relocalisation et à la Préférence régionale, en visite au sein du groupe Bontaz, vendredi 10 juin. « Ce qui nous intéresse c’est comment limiter la casse dans un temps trop court », complète-t-elle, dénonçant une décision qu’elle juge « dogmatique », « loin des réalités de territoires ».

« Nous avons besoin de 7 millions de bornes de recharge pour couvrir tout le territoire national, or nous n’en avons que 60 000 à l’heure actuelle », renchérit la sénatrice Sylviane Noël.

L’espoir du nucléaire

Pour les sous-traitants de la filière mécanique la nécessité de se transformer est plus que jamais d’actualité, mais la reconversion industrielle est loin d’être gagnée. « Pour le territoire, il y a peut-être des craintes à avoir. Un certain nombre d’entreprises, des fleurons du diesel, sont monofilière, monoproduit », observe Éric Massebeuf, dirigeant de Clufix, à Cluses, qui ajoute : « Il va y avoir de la reconversion industrielle, sans doute avec la relance du nucléaire. C’est un peu différent, mais ça peut ramener de l’activité. Dès qu’il y a des étapes de changement, il y a de la destruction d’activité, mais qui est compensée ailleurs. Est-ce que ça va être au détriment de la vallée de l’Arve ? Personne ne sait à ce stade. »

La filière du décolletage est très mobilisée sur cette question depuis plusieurs années. Différents programmes pour ouvrir des perspectives de nouveaux marchés ont déjà été lancés, que ce soit par l’ancien pôle de compétitivité Mont-Blanc Industries – avec par exemple le Club hydrogène – ou le Syndicat national du décolletage (SNdec).

Plan stratégique

Le SNdec, qui fêtera ses 125 ans le 22 septembre prochain, compte, à cette occasion, présenter son plan stratégique 2030 ; et les mutations du marché automobile seront au coeur des préoccupations de l’organisation professionnelle. D’autant plus que la fin du thermique se joue sur le territoire européen, ce qui n’est pas le cas dans d’autres régions du monde.

« Nous sommes à la croisée des chemins sur la transition énergétique. Nous sommes filière d’excellence sur le moteur thermique et acteur sur le poids lourd, nous participons activement à la réduction du déficit de la balance commerciale, nous pouvons prétendre à intégrer le plan France 2030. L’État a bien compris qu’il avait tout intérêt à préserver la filière thermique. Il y a de grandes zones du monde qui ne seront jamais électrifiées comme l’Amérique latine – le Brésil, en particulier –, la Chine, l’Inde, le Canada (hors les côtes), l’Australie, voire la Russie, quand elle sera à nouveau fréquentable. Dans ces territoires, le thermique va se développer », analyse Alain Appertet, président du syndicat et dirigeant de l’entreprise Sunap, à Ayze.

En parallèle, la chambre syndicale de la métallurgie de Haute-Savoie est en train de réaliser une étude qui servira de base de travail pour orienter la stratégie de l’antenne départementale de l’Agence économique régionale qui s’installe à Cluses. Le résultat de l’étude sera communiqué en juillet.

Quant à la BPI, elle décline son programme Accélérateur PME à la filière décolletage et dévoilera le contenu d’ici à fin juin. Tous les acteurs se mobilisent pour limiter les pertes dont il est, à l’heure actuelle, difficile d’évaluer le niveau. L’enjeu n’est pas seulement départemental, il est aussi (et avant tout !) national.

L’électrique, une bonne solution ?

« L’impact carbone de la fabrication d’un véhicule thermique, c’est 7 tonnes de CO2. Dans un véhicule électrique, c’est 15 tonnes », décompte Alain Appertet, président du SNdec. « On ne voit que l’usage et on ne prend pas en considération le mix énergétique de mobilité. » Pour les longs trajets, le diesel reste rentable. Pour les déplacements urbains hors hypercentre, la propulsion électrique est pertinente.

« Pour les véhicules de chantier, des bus, voire des trains, on peut estimer que l’hydrogène est une bonne solution », estime encore le président du syndicat. « Il y aura moins de voitures dans cinq à six ans. Nous allons circuler avec autre chose », complète Daniel Anghelone, DG du groupe Bontaz qui mobilise 40 millions d’euros pour le vélo à assistance électrique.

En tout cas, la décision du Parlement européen a le mérite de pousser tous les acteurs à se poser les bonnes questions sans plus attendre, mais ne prend pas vraiment en compte l’aspect humain, et l’impact dans les territoires, d’un tel bouleversement.


Sandra Molloy
Photo à la une : Nicolas Brulois sur Unsplash


Pour aller plus loin :

Comparer les impacts carbone entre un véhicule thermique et un véhicule électrique : https://www.carbone4.com/analyse-faq-voiture-electrique

À quoi devra ressembler le mix énergétique en France en 2050 ? https://assets.rte-france.com/prod/public/2021-12/Futurs-Energetiques-2050-principaux-resultats.pdf

Résumé du rapport synthétique RTE Octobre 2021 :

LES ENSEIGNEMENTS DES FUTURS ÉNERGÉTIQUES 2050
Problématique générale : sortir des énergies fossiles

CONSOMMATION
1 Agir sur la consommation grâce à l’efficacité énergétique, voire la sobriété
est indispensable pour atteindre les objectifs climatiques
2 La consommation d’énergie va baisser mais celle d’électricité va augmenter
pour se substituer aux énergies fossiles
3 Accélérer la réindustrialisation du pays, en électrifiant les procédés, augmente
la consommation d’électricité mais réduit l’empreinte carbone de la France

TRANSFORMATION DU MIX
4 Atteindre la neutralité carbone en 2050 est impossible sans un développement
significatif des énergies renouvelables
5 Se passer de nouveaux réacteurs nucléaires implique des rythmes de
développement des énergies renouvelables plus rapides que ceux des pays
européens les plus dynamiques

ÉCONOMIE
6 Construire de nouveaux réacteurs nucléaires est pertinent du point de vue
économique, a fortiori quand cela permet de conserver un parc d’une quarantaine
de GW en 2050 (nucléaire existant et nouveau nucléaire)
7 Les énergies renouvelables électriques sont devenues des solutions compétitives.
Cela est d’autant plus marqué dans le cas de grands parcs solaires et éoliens
à terre et en mer
8 Les moyens de pilotage dont le système a besoin pour garantir la sécurité
d’approvisionnement sont très différents selon les scénarios. Il existe un
intérêt économique à accroître le pilotage de la consommation, à développer
des interconnexions et le stockage hydraulique, ainsi qu’à installer des
batteries pour accompagner le solaire. Au-delà, le besoin de construire de
nouvelles centrales thermiques assises sur des stocks de gaz décarbonés
(dont l’hydrogène) est important si la relance du nucléaire est minimale et
il devient massif – donc coûteux – si l’on tend vers 100% renouvelable
9 Dans tous les scénarios, les réseaux électriques doivent être rapidement
redimensionnés pour rendre possible la transition énergétique

SYSTÈME ET TECHNOLOGIES
10 Créer un «système hydrogène bas-carbone» performant est un atout
pour décarboner certains secteurs difficiles à électrifier, et une nécessité dans
les scénarios à très fort développement en renouvelables pour stocker l’énergie
11 Les scénarios à très hautes parts d’énergies renouvelables, ou celui
nécessitant la prolongation des réacteurs nucléaires existants au-delà de
60 ans, impliquent des paris technologiques lourds pour être au rendez-vous
de la neutralité carbone en 2050
12 La transformation du système électrique doit intégrer dès à présent
les conséquences probables du changement climatique, notamment sur
les ressources en eau, les vagues de chaleur ou les régimes de vent

ESPACE ET ENVIRONNEMENT
13 Le développement des énergies renouvelables soulève un enjeu d’occupation de
l’espace et de limitation des usages. Il peut s’intensifier sans exercer de pression
excessive sur l’artificialisation des sols, mais doit se poursuivre dans chaque
territoire en s’attachant à la préservation du cadre de vie
14 Même en intégrant le bilan carbone complet des infrastructures sur l’ensemble
de leur cycle de vie, l’électricité en France restera très largement décarbonée
et contribuera fortement à l’atteinte de la neutralité carbone en se substituant
aux énergies fossiles
15 L’économie de la transition énergétique peut générer des tensions
sur l’approvisionnement en ressources minérales, particulièrement
pour certains métaux, qu’il sera nécessaire d’anticiper

GÉNÉRAL
16 Pour 2050 : le système électrique de la neutralité carbone peut être atteint
à un coût maîtrisable pour la France
17 Pour 2030 : développer les énergies renouvelables le plus rapidement possible
et prolonger les réacteurs nucléaires existants dans une logique de maximisation
de la production bas-carbone augmente les chances d’atteindre la cible
du nouveau paquet européen «-55% net»
18 Quel que soit le scénario choisi, il y a urgence à se mobiliser.

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