Confinement : étudiants en péril

par | 29 Jan 2021

Petits jobs qui disparaissent, précarité qui augmente, cours à distance qui cassent les relations… : une détresse psychologique a fait son apparition chez de nombreux étudiants.

«Les étudiants n’en peuvent plus des cours en numérique, ils ont besoin de retrouver du lien social grâce au présentiel », alerte la présidente de la Fédération des étudiants de l’université de Savoie (Feus), Camille Dufour. Depuis le 30 octobre dernier, et pour tenter de limiter la propagation de la Covid-19, l’Université Savoie Mont Blanc (USMB) et les autres établissements d’enseignement supérieur de France ont fermé leurs portes, obligeant les 2,8 millions d’étudiants à suivre des cours à distance. Avec, à la clef, des conséquences en termes psychologiques (lire page 7) et sociaux.

Lors de ses voeux (lire Éco n°03 du 22 janvier), le nouveau président de l’USMB, Philippe Galez, a estimé à 200 le nombre d’étudiants « en grande difficulté », matérielle ou morale. Face à cette situation inédite, université, associations étudiantes, comité régional des oeuvres universitaires (Crous) et autres partenaires (collectivités notamment) sont mobilisés : plateforme de soutien en ligne, aide directe pour l’alimentation, dispositif “étudiants relais” (santé et numérique), ateliers de conseils, prêts de matériel informatique… ont été mis en place. Au travers de cet éventail de mesures (la liste est non exhaustive), l’USMB tente à la fois de soutenir les étudiants et d’assurer la continuité pédagogique.

Distribution alimentaire

« C’est un bon début, mais il faut aller plus loin dans l’accompagnement des étudiants en décrochage scolaire », estime Camille Dufour. La Feus demande aussi une meilleure adaptation de la pédagogie aux cours dispensés en numérique, « qui ne doivent pas simplement être des copiés-collés des cours en présentiel », et plaide en faveur d’une formation spécifique des enseignants. La fédération étudiante demande aussi une « reprise des pratiques sportives en petits groupes ». Et s’interroge sur les restaurants universitaires : « Pourquoi gardent-ils portes closes ? » « Pour le moment, le CROUS peut uniquement assurer la distribution de paniers repas. L’ouverture des salles nécessite l’accord du ministère et nous n’avons pas encore reçu de circulaire en ce sens », répond Philippe Galez.

Fini les jobs, bonjour les aides

Les associations étudiantes ne se contentent pas de doléances : elles sont aussi en première ligne sur le terrain, soutenues par l’université. Par exemple, les bureaux des étudiants (InterBDE) distribuent des paniers alimentaires sur le campus d’Annecy (une trentaine de demandes) et l’association Étudébrouille propose des colis de denrées et de produits d’hygiène sur celui de Jacob-Bellecombette. Pour cette dernière opération, « l’USMB met à disposition un véhicule, un chauffeur et un local sur le campus pour les stocker », souligne Sylvie Rault, de la Banque alimentaire de Savoie, qui fournit les produits.

L’organisme est passé de deux distributions par mois pour une trentaine d’étudiants, en avril 2020, à deux distributions par semaine pour 150 inscrits. Parmi les étudiants les plus touchés par la précarité, figurent ceux dont le job étudiant est lui aussi mis sur pause pour cause de crise sanitaire. « L’effectif étudiant se répartit en trois parties : un tiers de boursiers, un tiers que nous considérons comme autonome et un tiers qui finance ses études en travaillant, dont un certain nombre d’étudiants étrangers », explique Laurence Serrat- Perdoux, médecin-directeur de l’USMB.

La Feus organisait cette semaine une opération d’occupation pacifique des amphis de Jacob- Bellecombette et de Savoie Technolac.

« Or, en Savoie, beaucoup de ces étudiants travaillent dans les stations, dans la restauration, à l’aéroport… Autant d’activités à l’arrêt actuellement. » Le service social de l’USMB a vu son activité globale bondir de 250 % avec la crise. Des soutiens ponctuels, provenant du budget de l’université et gérés par le Crous, sont attribués, au cas par cas, par le biais de commissions dont le rythme est passé de mensuel à hebdomadaire. « Ces aides sont en moyenne de 300 euros renouvelables plusieurs fois dans l’année », détaille la spécialiste. Les demandes ont augmenté de 30 %. Pour tenter de répondre au mieux à la multiplicité des besoins, l’université va aussi chercher des soutiens.

« Des discussions sont en cours avec les collectivités savoyardes et haut-savoyardes, et même des entreprises proposent leur aide », se réjouit Philippe Galez. insistant sur la nécessité d’une coordination efficace des différentes interventions. En visite le 21 janvier sur le campus de Paris-Saclay, le président de la République a généralisé le dispositif des “deux repas par jour à un euro” à tous les étudiants demandeurs, annoncé la création d’un “chèque psy”, et ouvert la porte à une timide reprise de cours en présentiel.

Camille Dufour, présidente des étudiants de l’université de Savoie (Feus), alerte sur la situation des étudiants.

Les étudiants en souffrance

Consultations psychologiques et activation du dispositif d’urgence ont marqué le début d’année. «Les demandes de consultations de psychologues ont été multipliées par deux », constate Laurence Serrat-Perdoux, médecin qui dirige le service santé de l’Université Savoie Mont Blanc. « À ce jour, 450 consultations ont déjà été effectuées par les psychologues de l’université et l’année n’est pas finie ! », déplore-t-elle. Le service santé a enregistré 900 consultations en 2019 sur toute l’année scolaire.

Mais en janvier dernier, il n’y en avait qu’environ 300. La directrice table donc sur une sensible augmentation sur l’ensemble de l’année universitaire. Depuis septembre, le service santé de l’USMB a dû gérer six cas en situation de danger absolu. « Nous avons fait appel au dispositif d’urgence et les étudiants ont été ensuite hospitalisés. Le système d’alerte a bien fonctionné. » Sur ces six étudiants, trois ont été signalés par le Crous. Pour une année ordinaire, le service ne gère qu’une ou deux situations similaires, au maximum.

« Burn out » face aux écrans

Les causes de cette détresse sont récurrentes : l’isolement, la distance et le manque de contacts. Laurence Serrat- Perdoux fait état d’un changement radical dans la vie étudiante. « En temps normal, l’étudiant a des liens avec ses enseignants, il discute en groupe et échange. Or, tout cela n’existe plus », remarque-t-elle. En plus du repli sur soi, l’étudiant n’a plus de séparation entre vie privée et vie étudiante.

Deux médecins, quatre infirmières, deux assistantes sociales et deux psychologues composent le service santé de l’USMB sur les trois campus (ici, celui d’Annecy).

« Ils sont sans arrêt sur leur écran. Il n’y a plus de déconnexion et la frontière entre vie privée et travail n’existe plus », analyse le médecin. Ce qui engendre un nouveau phénomène : de plus en plus d’étudiants sont « en situation de burn out dû à la surcharge d’écrans. ».

Pour l’heure, l’effectif psy est composé de deux spécialistes (60 % sur Jacob- Bellecombette, 40 % sur les campus du Bourget et d’Annecy). Le praticien demande une augmentation de 40 %, « pour passer à deux jours de présence au lieu d’un sur les sites du Bourget et d’Annecy ».

Baisse des étudiants Erasmus

Sur l’année 2018-2019, 795 étudiants de l’USMB étaient partis, toutes destinations confondues, dans le cadre du programme Erasmus (échange avec des universités étrangères). Il n’y en a eu que 672 pour 2019-2020. Dans le sens inverse, 358 étudiants étrangers étaient venus suivre leurs cours en Savoie Mont-Blanc en 2018-2019, contre 310 un an plus tard.

Une baisse essentiellement due à la fermeture des frontières à partir du printemps, car « les étudiants, eux, gardent le même engouement pour les mobilités », assure la vice-présidente en charge des relations internationales, Laurence Vignollet. Évidemment, la chute est encore plus spectaculaire cette année : seuls 182 étudiants étrangers sont, pour l’instant, venus sur les campus de l’USMB. Côté “sortants”, le chiffre détaillé n’est pas encore connu, « À n’en pas douter, la baisse sera forte », estime Laurence Vignollet.


Par Alexia Bontron


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