Enjeux et impacts de la rentrée sociale

Enjeux et impacts de la rentrée sociale

Chaque année, le début d’automne voit se réunir les partenaires sociaux, syndicats de salariés et d’employeurs, pour échanger autour des sujets sociétaux actuels. Difficultés de recrutement, déficit de la sécurité sociale, réforme des retraites ou encore, préoccupations environnementales sont ainsi éclairées par le prisme de la CPME, du Medef, de la CGT, de FO, de l’U2P et de la CFDT.

Les difficultés de recrutement, si souvent avancées par les entreprises locales, se révèlent-elles le pendant d’une vitalité économique et conjoncturelle retrouvée ?

Frédéric Bagne : Globalement, les entreprises rencontrent en effet un défaut de main-d’œuvre : nous avons du mal à recruter, quel que soit le secteur d’activité. Malgré le nombre d’apprentis que nous formons, cette carence en main-d’œuvre est une réalité, ce qui est paradoxal, lorsque l’on considère le taux de chômage en France, qui reste relativement élevé. Même dans l’Ain, nous pourrions faire encore baisser ce taux de chômage. Cela nous interroge et soulève une autre problématique : celle de la qualification des personnels.

Franck Stempfler : Il est vrai que l’Ain conserve un taux de chômage relativement bas. Outre la politique globale qui fait que l’on sort de nombreuses personnes des statistiques, il ne faut pas oublier que nous sommes un département frontalier. Des personnes se déplacent chaque jour pour aller travailler en Suisse. Autant de gens qui partent ailleurs, avec leurs qualifications.

Fabrice Canet : Je pense qu’il faut se poser la question différemment et l’envisager, non pas sous le prisme de l’emploi, mais sous celui du travail. Qu’est-ce que j’ai envie de faire, quel est le sens de mon travail ? Les gens aujourd’hui ne veulent plus du schéma : « je suis juste là pour faire ce que l’on me dit de faire et me taire ». Et cela concerne et les salariés et les cadres, qui considèrent ne plus avoir aucune prise sur leur activité. Or, la capacité d’agir, de peser sur l’organisation du travail est primordiale. Et je crois que cela, on tend à le perdre. Nous sommes à un tournant social où il devient primordial de redéfinir la place de l’entreprise, comme celle des salariés. L’entreprise doit revêtir un rôle d’intérêt général et pas uniquement celui du centre de profits. Les grands groupes, avec leurs sous-traitants en cascade, drivent l’économie nationale. Des variables sont à bouger, comme notamment la question des transports. Nous sommes dans un département tout voitures ! Entre le coût de l’automobile pour les plus petits salaires et le contexte environnemental, ce curseur-là mériterait d’être revu.

Frédéric Bagne : Je rappelle que 80 % des entreprises dans le monde sont des sociétés de moins de dix salariés !

Agnès Bertillot : Nous rencontrons effectivement un réel problème d’emploi. Les petites entreprises tentent, à mon avis, d’intégrer leurs salariés à la vie de l’entreprise, même s’il est vrai que l’on ne peut pas généraliser. Elles ont, je crois, bien compris qu’il fallait apporter du sens à leurs salariés, qu’ils trouvent leur place, qu’ils aient envie de participer à sa vie. Hélas, donner du sens ne suffit pas. Des entreprises refusent aujourd’hui des commandes faute de personnel…

Stéphane Rostaing : Le rôle moral de l’entreprise est un vrai sujet, et nous sommes nombreux à nous interroger sur ce point. De plus, pour notre département, être coincé entre deux villes comme Lyon et Genève peut être un atout, mais cela nous gêne également. La fracture territoriale est aujourd’hui très importante : comment attirer des entreprises et des salariés, dans des zones un peu plus délicates ? L’angle territorial et plus particulièrement, de l’attractivité du territoire, est primordial à développer.

Gilles Verne : En plus de l’emploi, il faut répondre à d’autres problématiques, comme celle des modes de garde du petit enfant, des transports, ou de l’offre culturelle et de loisirs. En somme, tout l’écosystème. En outre, je pense que loi “liberté de choisir son avenir professionnel” a réellement mis à mal la formation professionnelle. Enfin, certains métiers sont peu attractifs du fait des rémunérations : certaines conventions collectives sont plus avantageuses que d’autres… Mais dans une entreprise, on a besoin de tout le monde.

Neuf organisations professionnelles viennent de déposer un recours visant l’annulation du dispositif du bonus-malus pour les contrats courts, jugé contre-productif pour l’emploi et discriminant pour les entreprises ayant de fortes disparités d’activité en fonction des saisons. Qu’en pensez-vous ?

Agnès Bertillot : Le patronat s’est effectivement mobilisé assez largement contre cette mesure. La montée au créneau de ces filières est une bonne initiative, surtout pour certains secteurs particulièrement touchés dans leur activité, notamment parce qu’elle est saisonnière et pour laquelle il paraît très compliqué de ne pas avoir recours à des contrats courts. En l’occurrence, cette demande est portée par sept secteurs : l’agroalimentaire, le transport et l’entreposage, l’industrie du papier et imprimerie, les activités scientifiques et techniques, la fabrication de produits en caoutchouc, en plastique, et autres produits non métalliques dont l’industrie cimentière, le travail du bois.

Fabrice Canet : L’enjeu autour de cette problématique est bel et bien celui de la compétitivité. Un jour, il faudra pourtant bien acheter les produits à leur juste prix, notamment lorsqu’ils proviennent de loin. Et alors, le consommateur aura certainement un comportement un tantinet décroissant… Le bonus-malus est à mon sens, un mécanisme de régulation, pour se prémunir de certains abus.

Stéphane Rostaing : Certaines revendications sont portées par les branches elles-mêmes, car elles sont pleinement concernées.

Le déficit du régime général est de nouveau sur le devant de la scène. Il devrait dépasser les 5 milliards d’euros pour cette année, tandis que le retour à l’équilibre budgétaire de la Sécurité sociale, initialement prévu en 2019, est repoussé aux calandres grecques de 2023.

Franck Stempfler : Et on ne parle pas des fraudes à la Sécurité sociale, dont l’immense majorité provient des… professionnels de santé eux-mêmes. Or, la fraude représente à elle seule 80 milliards d’euros par an. L’État aujourd’hui pille ce régime, lui fait payer ce qu’il n’a pas à payer ! Le trou de la Sécu n’existe pas : on l’organise dans l’objectif de la liquider !

Stéphane Rostaing : Le vrai problème ? L’administration et les charges qui pèsent sur les entreprises… On va dans le mur : l’État ne se désendette pas. Cette situation va se complexifier, le jour où l’économie (re)commencera à tousser. Parce que l’on ne parvient pas à réformer une administration lourde !

Fabrice Canet : Nous sommes lucides sur le fait que, malgré les difficultés de recrutement, la complexité du système économique fait qu’il n’y a pas de travail pour tout le monde. Le chômage est un amortisseur social nécessaire, pour gérer les périodes de transition. Dans l’ensemble du parcours de vie, c’est une sécurité sociale professionnelle.

Stéphane Rostaing : Cet amortisseur est nécessaire et notre système français est plutôt bon, par rapport à d’autres pays. Cependant, il devrait aussi être adapté en fonction de la conjoncture. Je crois pourtant qu’aujourd’hui, notre système n’encourage pas la personne à aller travailler.

La réforme des retraites se profile… Allons-nous tendre vers un alignement des différents régimes ? L’allongement de la durée de cotisation est-il inévitable ? Et comment parvenir à davantage d’équité de traitement ?

Agnès Bertillot : Il faudra bien, un jour, remettre à plat cette réforme des retraites. La CPME prône une retraite de base pour l’ensemble des salariés, assorti d’un régime complémentaire de retraite, en séparant les salariés du privé, du public et les travailleurs non-salariés. L’allongement de la durée de cotisation paraît nécessaire… Il serait sans doute pertinent de placer le curseur à 63 ans, en l’adaptant aux activités et aux professions, pénibilité oblige. En outre, il faut être prêt, dans les entreprises, à faire travailler les gens dits “séniors”, ce qui n’apparaît pas si évident. La personne qui, à 55 ans, se retrouve sur le marché du travail, peut rencontrer des difficultés à se faire embaucher. L’allongement de la durée de cotisation ne pourra véritablement fonctionner que si elle est associée à une révolution des façons de penser actuelles. L’expertise, notamment, est ainsi à valoriser.

Franck Stempfler : « Le seul objectif de la réforme des retraites (à points) est de faire baisser les pensions », dixit François Fillon. On ne peut pourtant pas le soupçonner d’être un bolchévique échevelé ! Actuellement, au sein de l’UE, le poids des retraites est de 12 %, et de 14 % en France. Or Emmanuel Macron, dès qu’on lui parle d’Europe, est comme un écureuil qui voit une noisette : on ne le retient plus. L’objectif unique est de tendre vers cette baisse.

Si chaque année, le point est recalculé en fonction de la conjoncture et qu’une crise survient, que se passe-til ? Les pensions s’en trouvent diminuées, à l’image de ce qui a pu se produire en Suède. Certaines personnes sont également plus pénalisées que d’autres, comme les femmes ayant souvent des carrières hachées. La solidarité qui était un principe de base, aujourd’hui n’existe plus, car la retraite sera attachée à l’individu. La personne qui n’aura aucun incident de parcours, qui aura toujours cotisé, sans trou dans son cursus aura un bonus, à l’inverse de celle qui aura attrapé un cancer, eu une carrière hachée ou connu le chômage. Drôle de principe…

Frédéric Bagne : J’ai eu l’occasion d’entendre très récemment lors d’un congrès de l’U2P, le haut-commissaire qui s’occupe des retraites, M. Delevoye, qui expliquait tout le contraire ! Il a mis en avant la solidarité, en expliquant que la réforme prévoyait un régime plus vertueux que le système actuel. Il nous a parlé des ordonnances de 1945, des corporations, du fait que certains perçoivent de toutes petites pensions. Au niveau de l’U2P, nous allons être vigilants.

Gilles Verne : On peut aussi s’interroger en amont, sur la façon de conserver les gens en bonne santé au travail ! Le travail ne doit pas casser les gens. Et alors, ils auraient moins de difficultés, déjà à travailler jusqu’à l’âge actuellement en vigueur. Est-ce que c’est l’âge qui est important, ou la durée de cotisation ? Et avons-nous tous les mêmes bases de cotisations ?

Les représentants syndicaux et patronaux de la table ronde de la rentrée sociale
Étaient présents à notre table ronde de la rentrée sociale, dans l’ordre : Agnès Bertillot, présidente de la CPME de l’Ain, Gilles Verne, pour la CFDT de l’Ain, Frédéric Bagne, président de l’U2P de l’Ain, Franck Stempfler, secrétaire général de Force ouvrière Ain, Stéphane Rostaing, président du Medef de l’Ain, Fabrice Canet, secrétaire général de la CGT de l’Ain.

Quid de la préoccupation environnementale ?

Rentrée sociale, préoccupation environnementalePour le patronat, cette problématique environnementale émerge depuis une vingtaine d’années. Selon Stéphane Rostaing, pas de doute : le consommateur pousse l’industriel à faire évoluer ses pratiques. « Le consommateur ira toujours où est son intérêt. D’où la question de la fracture territoriale : si l’on n’organise pas suffisamment les transports en communs dans les zones rurales, les gens s’en iront. Il faut une prise de conscience collective et politique. »

Et Frédéric Bagne de renchérir : « L’éducation a un rôle à jouer pour favoriser la prise de conscience des impacts environnementaux. Cet éveil part de la pierre angulaire qu’est l’individu ».

Du côté des salariés, « en tant que travailleurs, ils ont leur mot à dire sur cette question environnementale, considère Fabrice Canet. Par exemple, ils ont un devoir de vigilance lorsque des pratiques environnementales douteuses ont lieu dans l’entreprise. D’autres, ont une véritable expertise à apporter sur cette question : ils sont les premiers à voir les process. Quels sont les coûts sociaux et environnementaux des produits que l’on achète ? Pourquoi ne pas instaurer des bonus-malus – non pas sur les contrats courts – mais sur les suremballages, par exemple ? » En somme, entre la responsabilité individuelle et collective, la réponse est globale.


Table ronde animée par Myriam Denis

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