Frédérique Lardet : « L’avenir de Grand Annecy n’est pas dans le tourisme de masse »

par | 22 janvier 2021 à 10H34

La présidente de la communauté d’agglomération Grand Annecy expose sa vision du territoire et sa feuille de route pour relever les nombreux défis auquel le bassin annécien doit faire face, dans un contexte économique de plus en plus délicat.

Comment abordez-vous cette nouvelle année ?

Notre principal défi, c’est d’essayer de limiter les conséquences de la crise sanitaire que nous sommes en train de vivre sur nos vies et sur l’activité économique, et d’accompagner les entreprises du territoire qui ont le plus souffert. La situation est évidemment très compliquée, mais Grand Annecy a la chance de pouvoir s’appuyer sur un tissu économique à la fois solide et diversifié qui repose sur trois jambes : le tertiaire et les fonctions administratives, l’industrie, et le tourisme. Notre territoire est donc assez résilient. Cette crise montre l’intérêt pour un territoire d’avoir un tissu industriel fort, assis sur des bases pérennes.

Quel regard portez-vous sur la situation économique ?

Le tourisme tourne évidemment au ralenti, dans le sillage du secteur cafés-hôtellerie-restauration qui reste à l’arrêt forcé et souffre énormément. Les restaurants et les hôtels ont perdu la trésorerie qu’ils avaient en partie récupérée cet été. Il devenait urgent d’agir et les dernières annonces gouvernementales vont donc dans le bon sens.

En revanche, je suis inquiète pour le secteur de l’Outdoor sport valley (OSV) [ndlr : matériels et équipements pour les loisirs de plein air] qui souffre lui aussi énormément et qui fait partie des oubliés du volet Montagne du plan de relance. Ces entreprises ont déjà perdu entre 30 % et 50 % de leur chiffre d’affaires, et elles seront en danger si les remontées mécaniques n’ouvrent pas. Grand Annecy a voté une motion le 17 décembre pour attirer l’attention des ministres délégués en charge de l’Industrie et des PME. Nous avons pu obtenir une audition fixée au 19 janvier.

S’agissant du BTP, nous avons rassuré les acteurs du secteur sur le fait que la commande publique sera au rendez-vous, tant au niveau de la construction de logements que des infrastructures de mobilité. En outre, le plan de relance qui prévoit de flécher 2 milliards d’euros pour la rénovation énergétique, avec des aides accessibles à tous les foyers sans conditions de ressources, devrait également offrir des débouchés. Dans le cadre du plan de relance État-Région qui vient d’être signé le 16 janvier [voir p. 46], 225 millions vont être investis dans trente projets (Grand Annecy et ville d’Annecy) allant de la rénovation de la piscine des Marquisats à la création de la Cité du cinéma d’animation, en passant par celle de deux résidences universitaires, d’une Maison de la transition énergétique, d’un tramway…

Le dimensionnement pharaonique du projet de centre des congrès n’était pas en adéquation avec la réalité de notre agglomération.

Frédérique Lardet

Vous parliez de commande publique. Où en sont les grands projets structurants ?

L’équipe du Grand Annecy a acté la fin du projet de tunnel sous le Semnoz et l’arrêt définitif du projet de centre des congrès. Le dimensionnement pharaonique de cette infrastructure – qui aurait eu vocation à accueillir jusqu’à 5 000 congressistes – n’était pas en adéquation avec la réalité de notre agglomération. À cette échelle, vous entrez en concurrence avec des destinations internationales qui ont une puissance d’attractivité qui est sans commune mesure avec la nôtre, en dépit de nos nombreux atouts. En outre, tout le monde a conscience que la crise actuelle aura des conséquences durables sur le secteur des congrès et des séminaires.

Il faut donc développer une vision différente du tourisme d’affaires, en concertation avec les hôteliers, qui sont évidemment les premiers concernés. J’ai commencé à évoquer le sujet avec leurs représentants. Nous devons les aider à trouver de nouveaux débouchés, par exemple en renforçant notre attractivité culturelle.

C’est-à-dire ?

La région d’Annecy s’appuie depuis longtemps sur ses atouts naturels. Mais à côté du lac et de la montagne, il manque une offre culturelle digne de ce nom, avec un lieu emblématique capable d’accueillir différents types de manifestations. Nous avons la volonté d’y remédier. C’est notamment dans cet esprit que nous avons candidaté au label “Capitale française de la culture 2022” [ndlr : dont la ville lauréate recevra 1 million d’euros pour financer son projet culturel].

Construire une offre culturelle plus riche est une nécessité, à la fois pour répondre aux attentes des Grand-Annéciens, et pour développer un tourisme plus qualitatif et plus vertueux. L’avenir du Grand Annecy n’est pas dans un tourisme de masse dont personne ne veut. Il faut construire des parcours permettant de valoriser les différentes facettes de notre patrimoine dans un rayon de 30 kilomètres autour d’Annecy, dans une logique d’assembler autour de notre marque commune “In Annecy Mountains”.

Présidente de Grand Annecy et maire-adjointe d’Annecy, Frédérique Lardet a décidé de conserver son mandat de députée jusqu’à l’issue de la procédure judiciaire en cours concernant les résultats de l’élection municipale annécienne. Cette situation particulière la conforte dans l’idée que les parlementaires auraient intérêt à cultiver des liens plus étroits avec les exécutifs locaux pour nourrir leur travail législatif.

Vous avez acté l’abandon du projet de tunnel sous le Semnoz. Où en êtes-vous de la construction d’un projet alternatif pour améliorer la mobilité au sein de l’agglomération ?

Nos concitoyens aspirent à avoir accès à des transports en commun efficaces qui leur permettent de se passer de leur voiture. Nous pensons que le tram peut avoir une place centrale dans l’offre de mobilité que nous devons construire.

Les premiers résultats de l’étude lancée tardivement (entre mars et juin 2020) par la précédente mandature nous ont été communiqués en décembre. Le cabinet spécialisé Systra a identifié douze tracés possibles. Les premiers travaux des élus en charge de la mobilité ont permis de réduire l’éventail à six tracés. L’ensemble du dossier sera présenté lors de la prochaine conférence des maires qui aura lieu fin janvier, avec les contraintes techniques et des propositions chiffrées. C’est là que les vraies discussions vont commencer.

Un consensus semble se dégager sur le principe d’organiser cette future installation autour d’une “croix”, avec des axes nord-sud et ouest-est sur la rive ouest du lac. En fonction de l’hypothèse retenue, l’enveloppe budgétaire pourraient osciller entre 150 et 500 millions d’euros.

L’objectif est d’essayer d’arrêter le choix du tracé de la première ligne d’ici la fin du premier semestre. L’idée est de poser aussi vite que possible le premier jalon de cette mobilité du futur, avec l’ambition d’une ouverture d’ici la fin de cette mandature ou le début de la suivante.

Existe-t-il des alternatives, moins coûteuses, au tram ?

La priorité, c’est de déterminer le tracé, avec son ossature centrale et les différentes ramifications qui permettront de proposer une offre de transports en commun de qualité jusque dans les communes les plus périphériques où l’habitat est plus diffus.

Ensuite, il conviendra d’opter pour le(s) moyen(s) de transport (tram, Bus à haut niveau de service… Il faut poser la première pierre de cette infrastructure phare que tout le monde attend. C’est l’objet du schéma directeur de la mobilité qui sera présenté en début d’année.

Il faut donner aux entreprises qui veulent s’implanter sur notre territoire les moyens de le faire.

Frédérique Lardet, présidente de Grand Annecy

Travaillez-vous sur d’autres dossiers en matière de mobilité ?

Il y a évidemment la question de la régulation des flux routiers, qui passe notamment par la création de véritables parkings-relais (P+R), qui doivent ensuite permettre aux gens de rejoindre le centre d’Annecy en transport en commun ou via les mobilités douces (vélo…). L’implantation de ces P+R dépendra évidemment des tracés retenus pour le futur réseau de transport en commun. Nous sommes donc en train de réévaluer la cohérence du maillage prévu sous la précédente mandature.

Afin de parer au plus urgent, nous prévoyons également de créer des P+R éphémères pendant la période estivale sur la rive ouest du lac, afin d’éviter autant que possible de revivre les difficultés de saturation du réseau routier rencontrées l’été dernier.

Nous allons aussi déployer, à titre expérimental, une offre de vélos en libre-service tout autour du lac, afin d’inciter les touristes à délaisser leur voiture. Si cela fonctionne, ce service pourrait être étendu à la première couronne de l’agglomération, en fonction de l’analyse des coûts.

Et le transport lacustre ?

Le lac d’Annecy est d’abord dédié aux loisirs sportifs. Il s’agit en outre de notre réserve d’eau potable. Compte tenu de ses proportions relativement modestes, il convient de veiller à ne pas en faire une autoroute à bateaux. Le transport lacustre ne peut donc être qu’un complément.

Cela étant dit, il existe néanmoins un projet de liaison directe entre Doussard et le centre d’Annecy. Reste à construire cette expérimentation, et notamment à trouver un point d’arrivée à Annecy. Nous avons également prévu de poursuivre cet été l’expérimentation autour des navettes lacustres et water-taxis.

Plus largement, nous voulons organiser une conférence des maires du lac en février afin d’engager une réflexion collective sur la manière de mieux protéger le lac et de réguler les usages, au regard notamment des changements climatiques. Le Syndicat mixte du lac d’Annecy (Sila) sera en charge, du fait de ses compétences, de poursuivre les réflexions déjà engagées et de nous faire de nouvelles propositions.

Un point sur les liaisons ferroviaires ?

Il y a plusieurs dossiers. Sur la liaison Annecy-Aix, les travaux estimés à 300 millions d’euros doivent permettre d’augmenter le nombre de voies afin d’améliorer la régulation des flux, d’augmenter les cadences et de fiabiliser le service. En revanche, le gain en temps de trajet sera seulement de 3 minutes.

S’agissant du TVG, l’offre vers Paris est actuellement réduite à deux allers et retours directs par jour, à cause du contexte sanitaire. Si cela est compréhensible, il conviendra de veiller à un retour à l’offre antérieure lorsque les conditions seront réunies.

Il y a aussi des enjeux autour de la mobilité du quotidien, tant avec les TER que le Léman Express.

Le dossier du Lyon-Turin revient aussi sur le devant de la table, dans le cadre du plan de relance, avec en ligne de mire le choix du tracé au niveau de Chambéry. Il y a quelques années, tous les parlementaires savoyards et haut-savoyards avaient fait une motion unanime en faveur du tunnel sous Chartreuse, qui semblait être la solution la plus efficiente, notamment pour le fret. Là encore, la décision devrait sans doute intervenir dans le courant de l’année.

Quels sont vos projets en matière d’urbanisme ?

Nous vivons dans une zone tendue, soumise à une pression démographique de plus en plus forte. Le foncier y est rare et précieux. Il faut donc réfléchir à des solutions pour densifier l’habitat, tout en veillant à continuer à proposer un cadre de vie agréable. Les gens ne viennent pas ici pour habiter les uns sur les autres. Il faut éviter l’écueil de la densification contreproductive, à l’image de ce qui s’est fait aux Tresoms.

Cela passera notamment par davantage de mixité urbaine. J’ai, par exemple, organisé une conférence avec plusieurs acteurs de la grande distribution pour leur demander de réfléchir à la possibilité de faire des R+1 ou des R+2 au-dessus de leurs bâtiments existants, afin de créer des lieux multifonctionnels. Cela permettrait de rentabiliser davantage les terrains et de limiter la consommation de foncier. En outre, cela pourrait concourir à embellir certaines entrées de ville.

Quel regard portez-vous sur la problématique du logement dans l’agglomération ?

Nous avons hérité du programme local de l’habitat (PLH) adopté par la précédente mandature, qui prévoyait d’aider un nouveau logement sur deux, avec un objectif de 1 600 logements par an, dont 600 sociaux. Nous avons décidé de viser 800 logements sociaux par an. Dans une zone tendue comme la nôtre, il s’agit d’un enjeu prépondérant, sachant que, dans les programmes immobiliers privés, entre 30 % et 50 % des nouveaux logements vendus deviennent des résidences secondaires sur certaines communes du Grand Annecy…

Le logement aidé est le seul moyen dont nous disposons pour maîtriser la destination finale du logement, et aider notamment des actifs qui en ont besoin. Il faut avoir à l’esprit que 70 % des Grand-Annéciens sont éligibles. Nous sommes en train de mettre en place une commission d’attribution des logements sociaux qui sera chargée d’appliquer des critères objectifs.

Densifier l’habitat tout en continuant à proposer un cadre de vie agréable.

Frédérique Lardet, présidente de Grand Annecy

Envisagez-vous d’encadrer les loyers ?

Cette demande a été portée par certains élus, dont Messieurs Astorg et Duperthuy. Après réflexion, un consensus s’est dégagé sur le nécessité de prendre le temps de réflexion. En outre, la loi stipule que toute collectivité qui souhaite avoir recours à cette disposition doit préalablement disposer d’un observatoire des loyers, ce qui n’est pas le cas de Grand Annecy. Cet observatoire va être mis en place dans le courant de l’année.

Et en matière d’immobilier commercial et/ou tertiaire ?

La maîtrise du foncier est devenue un enjeu prépondérant. C’est la raison pour laquelle nous avons décidé de ne plus proposer que des baux emphytéotiques qui permettent d’affecter des terrains à un usage pour une longue durée, tout en en conservant la propriété. Depuis que nous promouvons ce dispositif, sous la houlette de Ségolène Guichard, vice-présidente à l’Économie, nous avons déjà mené à bien trois négociations. Deux baux ont été signés et le troisième est en cours de validation. Il faut donner aux entreprises qui veulent s’implanter sur notre territoire les moyens de le faire.

Revenons à des considérations institutionnelles. Certains s’interrogent sur le périmètre du Grand Annecy, et évoquent notamment la possibilité d’une extension aux Aravis. Quelle est votre position ?

Il convient de rappeler que Grand Annecy est établissement public de coopération intercommunale (EPCI) très jeune, puisqu’il n’a que trois ans d’existence. Notre priorité doit être de continuer à apprendre à travailler de concert pour construire une agglomération forte au service des communes et des habitants.

Pour autant, notre vrai bassin de vie est composé des six EPCI voisins avec lesquels nous nous réunissons une fois par mois. Le fait de rester des entités distinctes ne doit pas nous empêcher de travailler ensemble sur des sujets majeurs, comme celui de la mobilité. La préfecture exerce également une amicale pression pour nous inviter à nous doter d’un schéma de cohérence territorial (SCoT) commun.

Quel regard portez-vous sur votre relation avec le maire d’Annecy, ville-centre de l’agglomération ?

François Astorg est maire, je suis présidente. Notre binôme fonctionne très bien. Nous travaillons main dans la main pour avancer ensemble, dans la lignée des projets de mandats municipal et d’agglomération sur lesquels nous nous sommes mis d’accord, en concertation avec les autres élus. Nous avons voté un budget et nous avançons. Nous essayons de nous voir au moins une fois par quinzaine pour faire un point des dossiers sur lesquels nous travaillons en commun.

Comment appréhendez-vous le risque d’annulation de l’élection municipale d’Annecy ?

Nous attendons la décision du tribunal administratif de Grenoble qui doit examiner, ce 28 janvier, le recours formulé par Jean-Luc Rigaut. Le jugement sera ensuite mis en délibéré. Nous devrions être fixés dans le courant du mois de février.

En cas de nouvelle élection municipale, envisagez-vous de faire liste commune avec François Astorg ?

Je ne sais pas, nous n’en avons jamais parlé. Nous verrons bien si la question se présente.

En 2021, il devrait aussi y avoir d’autres échéances électorales…

Nous parlons effectivement davantage des élections régionales et départementales, où nous allons nécessairement être amenés à soutenir des candidats concurrents. Je n’ai pas signé un chèque en vert.

À titre personnel, je ne prendrai pas part aux départementales, mais je soutiendrai ceux de mes collègues qui voudront se lancer dans l’aventure. Pour les régionales, je me positionnerai au second tour, car le sujet est trop important.

Vous ne serez donc pas candidate ?

J’ai assez de travail en tant que présidente de l’agglomération et maire-adjointe d’Annecy. Ma priorité est de servir au mieux les Grand-Annéciens.


Par Matthieu Challier

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