Jacques Gerbe : « Comment habiter ensemble avec des valeurs communes ? »

Jacques Gerbe : « Comment habiter ensemble avec des valeurs communes ? »

Entre un projet d’habitat participatif et une conception humaniste des affaires, entre des préoccupations environnementales et des révolutions technologiques, l’architecte Jacques Gerbe participe à modeler un monde renouvelé.

Jacques Gerbe, l’architecture, comme tant d’autres secteurs d’activité, connaît une véritable (r) évolution numérique. Cela a-t-il changé votre manière de concevoir des bâtiments ?

Cette révolution numérique a nécessité une adaptation conséquente. Nos logiciels, aujourd’hui, permettent du dessin assisté par ordinateur. Mais la conception, cela reste du domaine de l’humain ! Je vois l’informatique comme un outil – mais rien qu’un outil – particulièrement puissant, qui offre la possibilité de travailler en trois dimensions, voire plus. On arrive à développer des maquettes numériques, qui vont bien au-delà des dessins en trois dimensions “classiques”, et permettent de réaliser des perspectives ou des courtes vidéos. On va plus loin avec ces maquettes “intelligentes” et renseignées, qui nécessitent un travail participatif entre tous les acteurs d’un projet.

J’essaie d’être à l’affût des nouveautés technologiques : à l’agence, nous avons par exemple fait l’acquisition d’une imprimante 3D et d’un drone, lequel me sert régulièrement pour de la reconnaissance de sites, et plus globalement, à aller là où l’on ne peut pas se rendre facilement. Il présente un côté efficace et ludique.

De même, comment vous adaptez-vous au contexte économique actuel, où par exemple les collectivités, qui comptent parmi vos clients, ne sont pas nécessairement et régulièrement inscrites dans une logique de construction ?

Lorsqu’un important donneur d’ordres ralentit son activité, si l’on ne veut pas remodeler nos équipes trop souvent, nous devons trouver des substituts. Par exemple, nous tâchons de faire de plus en plus d’urbanisme opérationnel, c’est-à-dire d’intervenir en amont du bâtiment (concevoir des plans-masses, réaliser des pré-études à l’aménagement de terrains). L’architecture s’exerce également dans tous les domaines : aussi bien le bâtiment neuf que la réhabilitation. Nous travaillons pour le secteur public et privé, les bailleurs sociaux, les associations, les entreprises ou les particuliers. La commande publique représente entre un tiers et la moitié de mon activité, ensuite vient le logement social, puis le secteur médico-social (le grand âge, le handicap), le milieu des entreprises et des associations. Pour nous diversifier davantage, nous misons également sur un nouveau et récent sujet, le patrimoine, puisque l’un de nos architectes vient d’être diplômé sur cette spécificité. Il n’y a pas aujourd’hui d’architecte du patrimoine dans l’Ain, cela va donc combler ce manque.

Au final, tous les projets me font vibrer, à partir du moment où l’on est en phase avec le client. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas concevoir dans l’absolu, c’est concevoir pour quelqu’un, et répondre à une demande. Un projet réussi, c’est une confiance mutuelle qui s’est instaurée entre le client et l’agence. De surcroît, j’ai plaisir à travailler avec des clients qui partagent les mêmes préoccupations environnementales que moi.

La conception vertueuse, ça existe ?

Bien sûr ! On le voit à travers différents exemples simples. On peut, notamment, inciter le client à faire installer des brise-soleil extérieurs, plutôt que de lui vendre une climatisation surdimensionnée, avec une grande baie vitrée plein Sud sans protection solaire. Alors, le projet prend mieux en compte le confort thermique d’été. De plus, on cherche à lui faire consommer le moins possible, en ce sens nous sommes guidés par la réglementation thermique. Utiliser des matériaux naturels ou qui préservent le plus la santé est également possible. Et ce ne sont que des exemples…

La commande publique est-elle guidée par le prix plus que tout autre critère ?

La commande publique est aujourd’hui soumise à une très forte concurrence. Il y a beaucoup plus de réponses aux appels d’offres qu’il y a quelques années. On sent que la crise est passée par là et que les écoles d’architecture ont déversé sur le marché de très nombreux jeunes professionnels qui peinent à se faire une place.

Des mesures comme celle d’Emmanuel Macron, visant à demander aux bailleurs sociaux de diminuer leurs loyers, pour compenser les baisses des aides au logement, ont conséquemment ralenti la production d’habitations en France et donc, l’activité des architectes qui interviennent dans ce secteur. La réorganisation des marchés publics fait que le prix vient (presque) toujours en premier et la valeur technique, régulièrement en seconde position. Heureusement, ce n’est pas toujours le cas…

Vous vous êtes récemment investi dans un projet particulièrement novateur d’habitat participatif… Un écho à votre conception du business ?

Effectivement, et il s’agit d’un projet de haute valeur ajoutée humaine et sociétale. On peut être dirigeant d’en­treprise avec des valeurs et une logique qui ne sont pas purement comptables ! Le système économique actuel est en cours de mutation profonde à mon sens. De nombreux politiques et autres chefs d’entreprise ne s’en soucient pas encore suffisamment.

Comment habiter ensemble avec des valeurs humaines et sociétales com­munes, comment mieux vivre, com­ment vivre avec plus de bon sens, d’approche collective ? Plutôt que de vivre dans son appartement ou sa maison, avec sa chambre d’amis, son grand salon, son lave-vaisselle, son sèche-linge individuels, le principe de l’habitat participatif est précisément de partager des espaces et des services. Ce projet verra le jour rue Alphonse Mas à Bourg, et comportera une dou­zaine de logements, dans un bâtiment pensé et co-construit par les partici­pants, comme tout un chacun penserait sa propre maison. C’est toute la richesse du projet. Douze familles habiteront les douze logements privés prévus, ceux-ci assortis de locaux et de services communs, permettant de réduire la surface de chaque logement. On ne dit plus : “j’ai besoin d’un T4 avec 90 m2”, mais plutôt : “j’ai besoin d’un séjour assez grand pour recevoir”. On construit une salle commune utilisée tour à tour, qui pourra accueillir les grands repas de famille. Au lieu d’avoir des séjours de 30 à 40 m2, on part ainsi sur des séjours de 20 m2 par exemple, qui peuvent amplement suffire. Le principe est le même pour la chambre d’amis et d’autres services communs comme une buanderie, accueillant une machine à laver de grande capacité, ce qui n’empêche pas d’en avoir une plus petite dans les logements.

Il serait dommage de considérer l’habitat participatif uniquement sur le plan comptable (“il vaut tant du mètre carré”), mais plutôt avec cette logique : j’ai deux chambres et un séjour, mais également la possibilité d’accéder à deux chambres d’amis, un grand séjour et une buanderie à partager, un jardin et un abri communs, un potager partagé…

Quelle philosophie préside ce type de projet ?

Ce concept permet de consommer moins d’espace et en outre, de tendre vers des espaces partagés. Dans nos sociétés repliées sur l’individu, ce phénomène de partage de biens et de moyens communs, émerge peu à peu. On nous a inculqué, depuis la révolution industrielle, l’individualisme forcené et la consommation à outrance de biens privés, qu’il faut absolument posséder. Jusqu’à présent, on a opposé ce qui est public et ce qui est privé. Un mouvement de fonds est en train de se créer autour de ce que l’on peut mettre en commun : une pièce, une maison, une voiture, une piscine…

Peut-on faire son business avec cet humanisme ?

L’économie, est-ce des multinationales qui gagnent de plus en plus d’argent au détriment d’ouvriers qui perdent du pouvoir d’achat, ou est que c’est une économie plus large, comme l’économie sociale et solidaire ? Demain, avec la robotisation et la numérisation, de nombreux métiers vont disparaître et d’autres, émerger. Certains pourront être remplacés par l’intelligence artificielle, des métiers vont muter. Soit on l’entend mais on reste inactif, soit l’on raisonne différemment. Alors, on s’interroge : comment remplace-t-on ces métiers, comment pourrons-nous occuper un nombre d’humains de plus en plus important dans le monde, de manière pacifique et positive ?

Je crois que l’on peut générer une économie qui soit partagée et partageable, une économie de bon sens et durable.


Bio express

Jacques Gerbe

Jacques Gerbe est né le 15 février 1961, à Bourg. Il a fait ses études au lycée Lalande, puis s’est dirigé vers une école d’architecture en six ans à l’école de Saint-Etienne (42). Après son service militaire à la direction des travaux du génie à Besançon, il s’installe comme architecte à Bourg en 1987. Aujourd’hui, l’agence Jacques Gerbe architecture compte une dizaine de salariés. Jacques Gerbe est investi au Rotary club Bourg Revermont depuis une quinzaine d’années. Il fait également partie du Cobaty depuis 25 ans et est partie prenante du conseil d’administration du CAUE (Conseil d’architecture, d’urbanisme et d’environnement) de l’Ain.


Propos recueillis par Myriam Denis

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