Nicolas Faillet : « Les entreprises doivent franchir le pas et se montrer attractives »

Nicolas Faillet : « Les entreprises doivent franchir le pas et se montrer attractives »

La difficulté à recruter la main-d’œuvre idoine touche quasiment tous les secteurs d’activité aujourd’hui… Et embaucher devient tout un art. Nicolas Faillet, directeur territorial de Pôle emploi Ain-Savoie, livre son analyse de cette problématique pour nos territoires.

Nicolas Faillet, comment les départements de l’Ain et de la Savoie se positionnent-ils en matière de taux de chômage ?

Le département de l’Ain compte l’un des plus faibles taux de chômage en France, après le Cantal. Il s’établit à 6,2 %, signe d’un environnemental favorable, mais qui cache des difficultés de recrutement pour les entreprises, et pose la question de l’adéquation entre les compétences et les recherches ainsi que des problématiques infraterritoriales variées entre les bassins d’emploi. En Savoie, le taux de chômage est de 6,4 %, avec des problématiques sensiblement proches. Aujourd’hui, la quasi-totalité des métiers sont en tension, même si cela doit être relativisé et qualifié en fonction de chaque entreprise.

Quelles sont les causes de ce déficit chronique de main-d’œuvre ?

Dans l’Ain, les causes peuvent être inhérentes aux spécificités géographiques. Ainsi, dans le Pays de Gex, l’attractivité de la Suisse joue un rôle non négligeable. On tarit la main-d’œuvre pour le territoire français : il s’agit d’une réalité. Et la Suisse apparaît comme une concurrente majeure en termes de salaires. Même Pôle emploi a rencontré des difficultés à recruter des conseillers !

Si la Suisse peut être considérée comme un “aspirateur” de main-d’œuvre, c’est également le cas pour Lyon ou Mâcon, qui sont également des territoires attractifs, ou Chambéry, pour une commune comme Belley. Parfois, des personnes font un choix purement résidentiel dans l’Ain, à cause des coûts sans doute inférieurs à la Suisse ou à la métropole lyonnaise, par exemple.

En Savoie, la problématique territoriale est globalement similaire, avec, en outre, un impact saisonnier assez fort, notamment dans les grandes vallées de la Maurienne et de la Tarentaise, portées par des emplois hivernaux. Là, on organise des forums pour tenter de recruter sur la France entière.

Ces difficultés de recrutement peuvent-elles également être générationnelles, voire, liées à un rapport évolutif au travail ?

Oui, cela peut arriver, même si l’on ne peut pas généraliser, ni avoir une approche catégorique. Néanmoins, les jeunes n’ont plus forcément comme objectifs la quête du Bac, du permis et du CDI. On les sent beaucoup plus capables d’être mobiles (avec des métiers et des entreprises différentes), et peut-être moins attachés à la stabilité. En outre, le modèle économique évolue de concert. Ce phénomène n’explique pas à lui seul les tensions que l’on connaît, où les qualifications ne sont pas forcément présentes pour répondre aux besoins des entreprises.

Quid des causes conjoncturelles ?

Sur nos deux territoires, le tissu économique réagit à l’environnement national, voire international. Et sur ces deux territoires, on constate que la reprise va un peu plus vite que sur les autres départements. Même si la crise est passée par là, il est resté de l’industrie, des activités qui sont pérennes et ont su rebondir. Avec une difficulté : celle d’objectiver ces besoins de main-d’œuvre. Les entreprises disent qu’elles n’arrivent pas à recruter… Mais le mouton à cinq pattes n’a jamais existé et il existe encore moins maintenant ! Celui à quatre pattes est déjà difficile à trouver. On va peut-être s’orienter vers celui qui en a trois et travailler pour trouver la quatrième.

La problématique de la formation fait ainsi partie de vos chantiers prioritaires…

Le gouvernement a choisi d’investir massivement pour favoriser l’augmentation des compétences des demandeurs d’emploi et celles des salariés. En Aura, la Région n’ayant pas souhaité s’engager dans le plan investissement compétences, Pôle emploi est porteur de ce dispositif. Il s’agit de fonds à disposition de tous les prescripteurs du territoire, pour former des demandeurs d’emploi infrabac, afin d’augmenter leurs qualifications et leurs chances d’accéder au marché du travail.

Nous sommes deux régions en France à fonctionner de la sorte, avec Paca. Dans l’Ain, nous avons déjà formé 2 600 personnes depuis le début de l’année via ce dispositif, pour un budget de 9 millions d’euros.

Comment Pôle emploi accompagne les entreprises pour répondre à leurs besoins ?

Nous tâchons de trouver des solutions individualisées en fonction des besoins des entreprises et selon ceux des demandeurs d’emploi. Nous faisons de la dentelle ! On essaie de travailler en adaptation de compétences, au plus proche du local, voire aussi, à attirer des personnes d’autres territoires. Sur la Savoie et l’Ain, Pôle emploi œuvre en collaboration avec ses partenaires (missions locales, Cap emploi, les branches et syndicats professionnels, les collectivités locales…). C’est de concert, que l’on pourra apporter des réponses efficaces à ces tensions de recrutement.

Dans nos objectifs fixés par la convention tripartite qui nous unit à l’État et l’Unedic, il nous est aussi demandé d’œuvrer à la réduction du temps de satisfaction des offres d’emploi. En outre, dans chaque agence et chaque semaine, nous conduisons une action intitulée #versunmétier, où l’on invite des entreprises à parler à des demandeurs d’emploi de leurs métiers, de leurs besoins… Un levier innovant pour susciter des vocations. On organise également des visites d’entreprises.

Le curseur bouge, les entreprises montrent patte blanche… Le recrutement s’en trouve changé ?

La question est : comment les entreprises peuvent-elles prendre leur part, comment travaillent-elles sur leur image de marque ? Le président de la CCI Savoie insiste par exemple beaucoup auprès des entreprises sur les informations que l’on trouve que leur site internet. Le plus souvent, celui-ci est orienté “client”, et pas forcément “recrutement”. Or, le site internet devrait aussi faire apparaître les valeurs de l’entreprise, sa philosophie, la façon dont elle est installée dans son écosystème ou encore, comment elle contribue au développement durable… Les entreprises doivent franchir ce pas et se montrer attractives. Sinon, le risque serait de ne pas exister, surtout dans le contexte concurrentiel actuel. Et l’entreprise doit “ouvrir ses chakras”, pour s’autoriser à imaginer d’autres profils de personnes. Les contacts directs dans les forums s’avèrent ainsi très positifs et permettent bien souvent de recruter des profils auxquels on n’aurait pas pensé.

Certain·e·s considèrent que le régime français de l’assurance chômage serait trop généreux avec ses bénéficiaires. Que répondez-vous à cela ?

Je ne souscris pas à l’idée que le système serait trop favorable, par contre les demandeurs d’emploi ont des droits et des obligations. Via l’intérim ou les contrats courts, notre législation permet d’avoir une main-d’œuvre disponible au moment où le besoin se fait ressentir. Nécessairement, il y a des périodes où la personne se trouve donc inscrite à Pôle emploi. Comme dans tous dispositifs, certains peuvent en abuser. Mais nous sommes l’un des pays européens où le recours aux CDD et au travail intérimaire est le plus généralisé. Les entreprises doivent également admettre que des personnes de plus de 45 ans, par exemple, doivent trouver des emplois et des salaires en adéquation avec leur expérience. De plus, les représentations que l’on peut avoir doivent bouger, car certaines voies ouvrent de très belles perspectives d’emploi. Ainsi, les contrats de professionnalisation et d’apprentissage permettent aux entreprises de former leur main-d’œuvre, tout comme l’apprentissage n’est pas une voie de garage !

Quels sont les grands gisements d’emploi que vous identifiez ?

On sait notamment que la digitalisa­tion va modifier les emplois… On identifie également des gisements dans l’industrie, la logistique, le trans­port, l’hôtellerie-restauration… Sans oublier ceux induits par les grands travaux à venir, comme le Lyon-Turin, où 2 000 emplois vont être à pourvoir. Le grand carénage de la centrale du Bugey est également potentiellement pourvoyeur d’emplois, ainsi que le projet de village de marques à Bellegarde. Que de perspectives !


Repères

Nicolas Faillet, directeur Pôle Emploi Ain Savoie
  • Nicolas Faillet est directeur territorial de Pôle emploi, pour l’Ain et la Savoie. Cet Annécien de 53 ans, habitué des problématiques du travail, officie depuis une trentaine d’années dans ce domaine. Entré à l’ANPE, il a occupé la quasi-totalité des fonctions au sein de l’organisme. Son dernier poste l’a poussé à prendre la direction des opérations au sein de la direction régionale.
  • Si l’Ain et la Savoie sont réunies au sein de la structure Pôle emploi, ce n’est pas le fruit du hasard : la fusion régionale a poussé différents acteurs à se regrouper entre territoires cohérents, homogènes en tailles et en situations.
  • Selon les derniers chiffres du chômage, connus le 25 octobre, l’Ain compte 25 670 demandeurs d’emploi en catégorie A et 19 190 personnes pour cette même catégorie en Savoie.

Propos recueillis par Myriam Denis

Poster une réponse

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

ANNONCES LÉGALES : CONSULTEZ ET PUBLIEZ !

Devis immédiat 24h/24
Attestation parution par mail
Paiement CB sécurisé

PUBLICITÉ

ARTICLES LES PLUS LUS

PUBLICITÉ