Professions du chiffre : résoudre de nouvelles équations

Professions du chiffre :  résoudre de  nouvelles équations

Deux ans après l’entrée en vigueur de la loi portant plan d’action pour la croissance et la transformation des entreprises (Pacte), les experts-comptables et les commissaires aux comptes doivent désormais s’adapter à de nouvelles exigences et tentent de réinventer leurs métiers.

Un travail fastidieux, surtout pour les seconds qui sont davantage impactés par une loi anéantissant une large part de leurs mandats. Quant aux premiers, ils tentent d’élargir leur champ de compétences alors que de nouvelles formes d’expertises, dématérialisées, apparaissent.

«On l’a prise en pleine figure. » Pour Lilian Rubin- Delanchy, le président de la chambre régionale des commissaires aux comptes de Chambéry, l’entrée en vigueur de la loi portant plan d’action pour la croissance et la transformation des entreprises (Pacte) en novembre 2017 a considérablement modifié le paysage des professionnels du chiffre, particulièrement celui des commissaires aux comptes (CAC).

Le premier “grand événement” fut le relèvement des seuils pour tous les types de société (SA, SAS, SARL), afin de s’aligner avec les préconisations européennes. Aujourd’hui, l’intervention d’un commissaire aux comptes est requise pour une entreprise faisant état de 8 millions d’euros de chiffre d’affaires, de 4 millions d’euros de total bilan et d’un minimum de 50 salariés.

Pour mémoire, le recours aux commissaires aux comptes s’imposait auparavant à partir de 2 millions d’euros de chiffre d’affaires et d’1 million de total bilan pour les sociétés par actions simplifiées (SAS), et 3,1 millions d’euros de chiffre d’affaires et d’1,55 million de total bilan pour les SARL.

« Funeste » et « irresponsable »

Pour un audit plus poussé, certes, grâce à la pression du conseil de l’ordre des experts-comptables et de la compagnie nationale des commissaires aux comptes. Mais ceci reste une sérieuse remise en cause d’une profession dans son ensemble. « Ils ont justifié cela par le refus de faire de la surtransposition, c’est-à-dire de rendre cette directive franco-française plus contraignante que la directive européenne. »

« On s’est battu pendant deux ans, ajoute Lilian Rubin-Delanchy, on a rencontré tout le monde, ils sont passés en force. » « Ils », ce sont les députés, motivés, selon le président de la chambre régionale de Chambéry, « par le Medef » afin, ni plus ni moins, « de faire disparaître les commissaires aux comptes ».

En 2015, on en dénombrait 217 sur les deux Savoie, ils ne sont plus que 178, 18 921 en France. Et 10 000 emplois seraient sur la sellette. En effet, au-dessous des seuils susmentionnés, les entreprises ne sont plus contraintes de faire appel à un commissaire aux comptes qui, pour mémoire, intervient dans le cadre d’une mission légale de six ans.

En charge de la certification des comptes d’une entreprise, le commissaire aux comptes verrait ainsi disparaître, selon Lilian Rubin-Delanchy, environ « 70 % de ses mandats », soit « entre 40 et 50 % de son activité ». Sur un total estimé de 200 000 mandats en Auvergne-Rhône- Alpes, 150 000 devraient donc disparaître.

« On libéralise à outrance », tranche-t-il. Olivier Salustro, président de la compagnie régionale de Paris, s’était élevé avec force, en début d’année, contre ce choix parlementaire : « Cette décision irresponsable entraînera à la fois une vague de licenciements considérable, d’une ampleur bien plus importante que ce qui émeut habituellement le gouvernement, mais aussi la fin de la séparation des activités d’audit et de conseil pour les CAC, ce qui menace l’économie, les actionnaires, les salariés et les créanciers des entreprises, et met en péril le droit des minoritaires. »

Il a néanmoins été obtenu qu’une filiale atteignant 50 % de ces seuils (4 millions de chiffre d’affaires, 2 millions de total bilan et 25 salariés) doive faire appel à un commissaire aux comptes « bien qu’avec la loi Pacte, toutes les filiales situées à l’étranger échappent à tout contrôle ». Drôle de situation qui favorise in fine l’absence de transparence pour la majorité des entreprises, puisque le tissu économique français est avant tout formé par de petites et moyennes sociétés, qui représentaient encore 55 % des mandats des commissaires aux comptes en 2017.

Pour autant, pas question de crier avant d’avoir mal, « nous en verrons les conséquences lorsque tous les mandats seront terminés ». La pilule est toutefois moins amère pour les experts-comptables, bien que Damien Dreux, président de l’ordre régional de Rhône-Alpes, qualifie la loi Pacte de « funeste », jugeant le gouvernement prompt à « écouter mais pas à entendre ».

Cependant, Damien Dreux reconnaît à cette loi un bénéfice pour sa profession : « Elle nous dote de nouveaux outils, comme les honoraires de succès ou l’externalisation des services. » Sur le plan légal, les deux activités ne sont donc pas logées à la même enseigne. Du coup, les experts s’attellent, aujourd’hui, à peaufiner leur image de marque, afin d’attirer de nouvelles têtes ; sur Rhône-Alpes, 1 000 postes d’experts-comptables sont à pourvoir, environ 150 sur les deux Savoie.

Mélange des genres

L’apparition dans la loi Pacte de l’audit légal petite entreprise (Alpe) tend à rééquilibrer un peu la donne, mais cet audit reste « au bon vouloir du chef d’entreprise », minimise Lilian Rubin- Delanchy. Il est encore difficile de prévoir l’influence de ce type de mandat pour une profession aux abois.

Le gouvernement a cependant levé l’interdiction d’accès à un certain nombre de missions pour les commissaires aux comptes : le conseil, la comptabilité et la tenue des fiches de paie, davantage l’apanage des experts-comptables jusque-là. Sauf qu’il leur faudra trouver un « code de déontologie » pour éviter qu’un même prestataire effectue les bilans d’une entreprise avant de la contrôler…

Les professions du chiffre se tournent de plus en plus vers le conseil.

En France, près de 80 % des experts-comptables (EC) exercent également en tant que CAC, le diplôme d’EC le permettant (et non l’inverse). « Avec cette loi, relance Damien Dreux, de moins en moins de professionnels assureront les deux métiers. »

Si l’Alpe est une ressource à peine ravigotante, la disparition de l’audit des petites entreprises dans son ensemble remet sérieusement en cause la crédibilité qui leur sera accordée à l’avenir : les clients leur feront-ils confiance ? Les fournisseurs s’acquitteront-ils de leurs obligations ? Et comment s’évaluera la valeur d’une entreprise dont les comptes ne sont plus transparents ? Quelle confiance lui accorderont ses salariés ? Autant de questions qui arrivent trop tôt au regard de la jeunesse de cette loi controversée.

« Créateurs de confiance. » Telle était la devise des CAC. Mais celle-ci « tend à s’éroder » et personne ne peut entrevoir d’éclaircie. « Nous sommes une profession à reconstruire totalement », se désole Lilian Rubin Delanchy.

Néanmoins, il serait trop limité de pleurer sur un sort connu depuis deux ans, l’heure est au rebond. Il se situe sur trois axes : la formation des professionnels sur l’Alpe, la formation aux nouveaux services (numérique, cybercriminalité, etc.), et la création d’une plateforme européenne des sociétés certifiées.

“CETTE DÉCISION IRRESPONSABLE ENTRAÎNERA UNE VAGUE CONSIDÉRABLE DE LICENCIEMENTS, MAIS AUSSI LA FIN DE LA SÉPARATION DES ACTIVITÉS D’AUDIT ET DE CONSEIL POUR LES CAC.”

Olivier Salustro, président de la compagnie régionale de Paris

Comment l’expertise comptable veut redevenir attractive

Si l’expertise comptable (EC), on l’a vu, n’a pas trop eu à souffrir de cette loi portant plan d’action pour la croissance et la transformation des entreprises (Pacte), elle peine pourtant à recruter. Un problème sémantique ? Pas seulement, mais c’est déjà un point important : « On a une image vieillotte », confie Sandrine Champetier, directrice des ressources humaines de MG, à La Ravoire.

« Pourtant, on ne fait plus seulement de la comptabilité, on lorgne de plus en plus vers le contact client, jusqu’à bien souvent entrer dans l’intimité du dirigeant. Mais il reste cette idée reçue selon laquelle l’expert-comptable, sous des dehors un peu austères, travaille beaucoup, seul, en étant peu payé ».

L’expert-comptable se mue en proche conseiller multi-domaines. Profession réglementée, « un gage de fiabilité », selon Damien Dreux, l’expertise comptable développe aujourd’hui « des outils qui n’étaient jusqu’alors pas dans nos prérogatives ». C’est pourquoi un expert-comptable doit se former au moins 40 heures par an.

« Je suis d’accord avec cette remarque, abonde Damien Dreux, président de l’ordre de Rhône-Alpes (photo). Nous sommes désormais de véritables coaches d’entreprise, des conseillers en gestion. La terminologie a son importance. On peine à recruter par méconnaissance de l’activité bien que le numérique nous fasse gagner du temps. »

L’expertise comptable doit donc redevenir “sexy”. D’où des passerelles montées avec les instituts d’administration des entreprises (IAE) de Grenoble et d’Annecy, les cursus de comptabilité et de gestion, les masters CCA… Pour un étudiant désireux de devenir EC, cinq ans d’études et trois ans de stage sont nécessaires.

« Pour mieux nous faire connaître, nous allons dans les écoles expliquer que le métier change », rappelle Sandrine Champetier. Contrepartie immédiate, les BTS de comptabilité ont tendance à fermer. C’est pourquoi, pour la deuxième année consécutive, la société ravoirienne s’est lancée dans la création de parcours manager aboutissant à l’équivalent d’un bloc de compétences d’un bac+4. « C’est une façon pour nous d’élargir le champ de compétence des jeunes qui sortent des écoles de comptabilité classiques. »

Multitâches

Autre vecteur d’attractivité, les nouveaux métiers qui découlent de la profession de base. De plus en plus de cabinets multiplient les profils de leurs salariés : gestionnaires de patrimoine, experts en droit des sociétés, en droit social, gestionnaires de fiches de paie, conseiller stratégique, conseiller à la création d’entreprise voire avocats fiscalistes… 50 % de l’activité tourne toujours autour de la comptabilité mais ce ratio tend à baisser.

L’expert-comptable se mue en proche conseiller multi-domaines. Profession réglementée, « un gage de fiabilité », selon Damien Dreux, l’expertise comptable développe aujourd’hui « des outils qui n’étaient jusqu’alors pas dans nos prérogatives ». C’est pourquoi un expert-comptable doit se former au moins 40 heures par an.

La loi Pacte fit un moment craindre le spectre du regroupement des professionnels du chiffre en “maisons comptables”, un peu à la manière des maisons médicales pluridisciplinaires. La compagnie régionale des commissaires aux comptes s’était même alarmé du risque de disparition des petits cabinets.

Pourtant, Damien Dreux, président régional de l’ordre des experts-comptables, rappelle qu’aujourd’hui encore « 60 % des EC travaillent dans des cabinets de moins de dix salariés. J’entends parler de regroupement depuis toujours, plus encore depuis la loi Pacte, il existe une tendance mais elle est faible ».

Le recours au télétravail marque aussi une évolution nette dans la façon de travailler, bien que le président de l’ordre n’y croit pas « de façon continue mais plus occasionnelle ». C’est aussi par-là que les jeunes générations entreront dans cette activité en pleine évolution.


Dossier réalisé par Jérôme Bois

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