Des deux cรดtรฉs de la frontiรจre, la carte bancaire sโimpose comme moyen de paiement dominant. Mais la Suisse, oรน le cash reste trรจs utilisรฉ et juridiquement protรฉgรฉ, conserve un attachement plus fort ร lโargent liquide que la France, oรน son usage tend ร reculer.
En Suisse, la monnaie nโest pas quโun moyen dโรฉchange : elle est un symbole dโunitรฉ nationale. Si chaque canton frappait jadis sa propre monnaie, la crรฉation du franc suisse en 1850, deux ans aprรจs la fondation de lโรtat fรฉdรฉral, a marquรฉ un tournant. Conรงu sur le modรจle du franc franรงais, il est devenu en un siรจcle et demi une devise de stabilitรฉ et de confiance, portรฉe par une tradition bancaire solidement ancrรฉe.
Aujourdโhui, dans les cantons frontaliers de Genรจve, Vaud ou du Valais, cette stabilitรฉ sโexprime aussi dans les pratiques de paiement, oรน coexistent usages traditionnels et innovations locales. En Suisse, les espรจces occupent encore une place centrale dans la vie quotidienne. Selon la plateforme de paiement Adyen, le liquide reste lโun des quatre grands moyens de paiement utilisรฉs, aux cรดtรฉs des cartes, des rรจglements sur facture et du paiement mobile Twint.
ร Genรจve, par exemple, les restaurateurs ne peuvent plus refuser un paiement en espรจces : une dรฉcision cantonale de 2024 lโimpose expressรฉment ร tout รฉtablissement accueillant du public. Cette obligation, inscrite dans la continuitรฉ de la Constitution fรฉdรฉrale qui reconnaรฎt le franc comme moyen lรฉgal de paiement, rappelle que lโargent liquide demeure un droit civique autant quโun instrument รฉconomique.
Traรงabilitรฉs et restrictions
Aucune limite nโest imposรฉe en Suisse pour les retraits ou les paiements en espรจces, mรชme pour des montants รฉlevรฉs. Les รฉtablissements bancaires exigent simplement une preuve dโidentitรฉ au-delร de 100 000 francs suisses. Ce cadre reflรจte une confiance particuliรจre dans la responsabilitรฉ individuelle et la transparence bancaire, lร oรน dโautres pays europรฉens encadrent plus strictement les flux de liquiditรฉs.

En France, ร lโinverse, la rรฉglementation se veut plus restrictive. Le paiement en espรจces est juridiquement obligatoire pour les dettes en euros, billets et piรจces ayant cours lรฉgal devant รชtre acceptรฉs, mais il est encadrรฉ par plusieurs plafonds. Selon lโInstitut national de la consommation, les transactions en liquide entre particuliers et professionnels ne peuvent dรฉpasser 1 000 euros, et le transport dโespรจces au-delร de 10 000 euros doit รชtre dรฉclarรฉ aux douanes. Les retraits de grosses sommes dรฉpendent par ailleurs des politiques propres ร chaque banque, certaines demandant ร รชtre prรฉvenues plusieurs jours ร lโavance.
Ce cadre traduit une logique de traรงabilitรฉ et de lutte contre la fraude, mais il contribue aussi ร rรฉduire la circulation du cash au profit des paiements dรฉmatรฉrialisรฉs. Les donnรฉes de la Banque de France montrent que, malgrรฉ cette รฉvolution, les espรจces conservent une place importante dans les pratiques quotidiennes.
En 2024, 43 % des paiements en points de vente รฉtaient encore effectuรฉs en liquide, contre 50 % en 2022, selon une enquรชte relayรฉe par la Banque centrale europรฉenne. La carte bancaire reste toutefois en tรชte : 58 % des consommateurs franรงais lโutilisent rรฉguliรจrement, contre 55 % pour lโargent comptant. Le paiement mobile, malgrรฉ une progression continue, ne concerne encore que 14 % des usagers.
Systรจme numรฉrisรฉ
Cette rรฉpartition reflรจte une double dynamique : la montรฉe des paiements รฉlectroniques et la persistance du cash comme vecteur de confiance. En 2023, selon un rapport de la Banque centrale europรฉenne, les paiements par carte reprรฉsentaient plus de la moitiรฉ (54 %) de lโensemble des transactions scripturales dans lโUnion europรฉenne, soit environ 70 milliards dโopรฉrations. Mais la BCE souligne aussi une dรฉpendance croissante ร lโรฉgard des rรฉseaux internationaux de cartes, qui dominent dรฉsormais le marchรฉ au dรฉtriment des systรจmes nationaux.
Des deux cรดtรฉs de la frontiรจre, les habitudes de paiement rรฉvรจlent donc des conceptions diffรฉrentes de la monnaie. En France, lโargent liquide tend ร se marginaliser dans un รฉcosystรจme de plus en plus numรฉrique et rรฉgulรฉ, mais reste privilรฉgiรฉ par ceux qui se mรฉfient de lโargent dรฉmatรฉrialisรฉ et des possibilitรฉs de contrรดle quโil implique. En Suisse, il demeure une composante visible du quotidien, soutenue ร la fois par la loi et par la culture รฉconomique.
Dans les cantons frontaliers, oรน lโeuro et le franc se cรดtoient chaque jour, les consommateurs naviguent entre ces deux logiques : celle dโune monnaie contrรดlรฉe et celle dโun argent encore tangible, reflet dโune confiance nationale soigneusement entretenue.
Twint et Wero, deux approches du paiement mobile
Twint et Wero incarnent deux approches voisines du paiement mobile, issues de contextes diffรฉrents. Lancรฉ en Suisse en 2014, Twint sโest imposรฉ comme lโapplication de rรฉfรฉrence : plus de six millions dโutilisateurs et plusieurs centaines de millions de transactions chaque annรฉe tรฉmoignent dโune adoption massive sur tout le territoire. Cet outil permet dโenvoyer ou de recevoir de lโargent en quelques secondes via un numรฉro de tรฉlรฉphone ou un QR code. Il peut รชtre liรฉ ร un compte bancaire ou utilisรฉ comme porte-monnaie prรฉpayรฉ. Cette souplesse, alliรฉe ร une intรฉgration poussรฉe avec les banques et les commerรงants, explique son ancrage dans le quotidien des Suisses. Wero, lancรฉ en 2024 par lโEuropean Payments Initiative (EPI), ambitionne de crรฉer un portefeuille mobile paneuropรฉen fondรฉ sur le virement instantanรฉ, accessible via un numรฉro de tรฉlรฉphone ou une adresse e-mail. Il vise ร renforcer la souverainetรฉ financiรจre de lโUnion face aux gรฉants internationaux.
Les deux solutions partagent la simplicitรฉ dโusage et la rapiditรฉ des transferts, mais diffรจrent par leur structure : Twint, systรจme national dรฉjร mature, est acceptรฉ presque partout et peut fonctionner sans contrat bancaire prรฉcis ; Wero dรฉpend encore de banques partenaires et exige un compte liรฉ au rรฉseau EPI, ce qui limite sa flexibilitรฉ. Lโadoption sociale suit la mรชme logique : Twint sโest diffusรฉ trรจs vite, soutenu par une couverture quasi totale et par de nombreux services intรฉgrรฉs ; Wero, confrontรฉ ร la diversitรฉ des pratiques europรฉennes et ร la domination des cartes Visa ou Mastercard, progresse plus lentement malgrรฉ lโappui de grands รฉtablissements.
Deux enjeux dominent leur avenir : lโinteropรฉrabilitรฉ, encore inexistante entre les deux systรจmes, et la gouvernance des donnรฉes. Twint reste le prรฉcurseur helvรฉtique, solidement ancrรฉ localement, tandis que Wero incarne lโeffort europรฉen pour bรขtir une alternative commune. Leur dรฉveloppement dรฉpendra de leur capacitรฉ ร se connecter, ร รฉlargir leurs rรฉseaux et ร garantir la sรฉcuritรฉ des utilisateurs.
Sandra Molloy
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Cet article est issu de notre magazine L’Extension Hiver 2025-2026, disponible gratuitement au format liseuse en ligne.

Euro numรฉrique : souverainetรฉ pour la BCE, vigilance pour les citoyens
Pensรฉe comme un โcash digitalโ europรฉen, la MNBC promet de renforcer lโautonomie et la rรฉsilience des paiements pour la Banque centrale. Mais elle soulรจve, cรดtรฉ citoyens, des questions sensibles de vie privรฉe, de cybersรฉcuritรฉ, dโinclusion et dโรฉquilibre entre monnaie publique et banques commerciales.
Une MNBC (monnaie numรฉrique de banque centrale) โ dans le cas de la zone euro, lโeuro numรฉrique โ vise ร crรฉer une forme de monnaie publique utilisable au quotidien, comparable ร de โlโargent liquideโ mais en version digitale, dans un contexte oรน les paiements se dรฉplacent rapidement vers des infrastructures privรฉes dominรฉes par quelques acteurs et oรน lโusage du cash recule. Pour la BCE, les bรฉnรฉfices sont dโabord stratรฉgiques : prรฉserver le rรดle de la monnaie de banque centrale comme โancreโ du systรจme de paiement, renforcer la souverainetรฉ monรฉtaire et de paiement de lโEurope (ne pas dรฉpendre exclusivement de schรฉmas et rails extra-europรฉens), amรฉliorer la rรฉsilience (y compris via une fonctionnalitรฉ โhors ligneโ) et stimuler la concurrence dans lโacceptation des paiements, avec lโobjectif affichรฉ de limiter certains coรปts et frictions pour commerรงants et consommateurs.
Sur le plan de la politique รฉconomique, une MNBC peut aussi, en thรฉorie, rendre plus directes certaines transmissions (par exemple en facilitant des mรฉcanismes de distribution ciblรฉe en cas de crise), mรชme si le dรฉbat reste trรจs politique et dรฉpend du cadre lรฉgal choisi.
Cรดtรฉ risques pour les citoyens, lโenjeu central est celui des libertรฉs publiques : une MNBC peut devenir un outil de traรงabilitรฉ et de contrรดle (profilage des dรฉpenses, gel administratif, pression fiscale ou politique), mรชme si les institutions europรฉennes mettent en avant des garde-fous et un haut niveau de protection des donnรฉes, et que des autoritรฉs comme la CNIL/EDPB poussent explicitement vers un modรจle โprivacy-friendlyโ proche du cash, au moins hors ligne.
Sโajoutent des risques plus prosaรฏques mais tout aussi structurants : cybersรฉcuritรฉ et pannes systรฉmiques, exclusion des personnes moins ร lโaise avec le numรฉrique, et surtout un risque de dรฉsintermรฉdiation bancaire (dรฉplacement des dรฉpรดts vers la MNBC) qui peut fragiliser le crรฉdit ร lโรฉconomie โ raison pour laquelle la BCE insiste sur des plafonds de dรฉtention et une distribution via des intermรฉdiaires, justement pour รฉviter quโune MNBC devienne un โrefugeโ illimitรฉ en pรฉriode de stress.
Autrement dit : la promesse macroรฉconomique (souverainetรฉ, rรฉsilience, efficacitรฉ) est rรฉelle, mais la ligne rouge dรฉmocratique (confidentialitรฉ, proportionnalitรฉ, gouvernance) nโest pas un dรฉtail technique ; cโest le cลur du contrat social autour de la monnaie.









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