« Alors, je me déguise en légume et j’ai droit à tout ? »

par | 28 Avr 2021

Son confrère venait tout juste d’être relaxé mais le procès du deuxième journaliste annécien poursuivi pour avoir réalisé un reportage au cœur d’une manifestation a tout de même bien eu lieu. Avec quelques répliques d’anthologie lors des réquisitions.

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Difficile matinée, pour l’officier du ministère public auprès du tribunal de police d’Annecy, en ce mardi 27 avril 2021.

D’abord, il faut subir le délibéré de l’affaire Fumex (lire Éco du 26 mars), pour laquelle l’audience s’était déroulée le 23 mars. Gérard Fumex, journaliste pour Librinfo74, avait suivi, le 12 septembre 2020, une manifestation du collectif Extinction Rebellion jusque sur le tarmac de l’aérodrome d’Annecy, n’hésitant pas pour cela à franchir le grillage d’enceinte grâce à deux escabeaux installés par les manifestants. Il n’a fait que son métier, estime finalement le tribunal présidé par Hélène Soulas, qui prononce donc « la relaxe, au titre de la liberté d’information. »

Du coup, la suite devient encore plus compliquée, pour le ministère public. Puisqu’il s’agit de requérir… contre un deuxième journaliste, Mathieu Hutin, rédacteur en chef à H2O Radio (90.4 sur la FM annécienne) et poursuivi pour exactement les mêmes faits !

Un clin d’œil du calendrier en forme de boomerang pour le ministère public, qui paie là ses poursuites peu ordonnées : une quinzaine de militants et deux journalistes avaient été arrêtés sur le site de l’aérodrome, le 12 septembre. Entendus par la gendarmerie, ils ont ensuite été convoqués séparément par la justice. Au passage, on remarquera qu’en raison de ces convocations séparées, ce sont deux juges (et non un seul) qui ont dû éplucher le dossier : pour l’affaire Hutin, c’est Guillaume Sauvage qui préside l’audience.

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Gérard Fumex (relaxé) et Mathieu Hutin (en attente de verdict): deux journalistes poursuivis séparément mais pour les mêmes faits. (Photo : Eric Renevier)

Panique au téléphone

Dans son rappel des faits, en début d’audience, le président croit pouvoir affirmer que « la qualité de journaliste n’est pas réellement contestée dans ce dossier. » Mais finalement, si. Car, dans son réquisitoire, l’officier du ministère public (OMP) va presque tout essayer.

D’abord, la violation de propriété privée et l’entrée « sans raison légitime » sur un aérodrome côté piste : ça, c’était attendu. Ensuite, la corde sensible et l’alarmisme. « La chargée d’accueil de l’aéroport paniquait en appelant les gendarmes. » Les manifestants, calmes (aucune dégradation, le mouvement a fait de la non-violence une de ses marques de fabrique), ne sont pourtant pas entrés dans les locaux.

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Traitement à la carte ?

« Cet aéroport accueille aussi les hélicoptères de la sécurité civile (…) il y a une notion de danger [dans ce type d’opération] », a poursuivi l’OMP. Sauf que l’hélicoptère n’était pas sur site ce jour-là. Et que, interrogé par la gendarmerie, le directeur de l’aéroport a reconnu que le trafic n’avait même pas été interrompu pendant la manifestation.

Plus curieusement, l’absence de carte de presse de Mathieu Hutin (sa demande est en cours) a aussi été mise en avant, comme pour lui ôter sa qualité de journaliste professionnel. Ce dont s’est indigné le rédacteur en chef d’H2O lors de sa défense, s’inquiétant d’une « dérive qui vise à créer un journalisme à deux vitesses » là où ni la loi ni les faits ne font la distinction. Les textes réglementaires et législatifs comme la jurisprudence sont constants, a aussi rappelé Patricia Lyonnaz, avocate du reporter radio : la carte de presse n’est pas indispensable à l’exercice du métier de journaliste professionnel.

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« N’importe quel étudiant peut être journaliste ? »

« Et quoi, n’importe quel étudiant qui passe un contrat avec une association peut être journaliste ? », fait ensuite mine de s’offusquer l’OMP, en allusion au fait que la radio H2O est régie par une association loi 1901. « L’association a signé une convention avec le Conseil supérieur de l’audiovisuel », recadrera, dans sa défense, Mathieu Hutin. Précisons qu’H2O est un « service de radio associatif accomplissant une mission de communication sociale de proximité », telle que la définit le CSA : pas grand-chose à voir avec une association de quartier ou un club de foot…

Le Dauphiné Libéré, dont la journaliste n’a pas franchi le grillage, a bien fait un article le lendemain : il n’était donc pas nécessaire d’enfreindre la loi, essaye un peu plus tard l’officier du ministère public. Encore raté ! La journaliste du « DL » sortait d’une entorse et d’une séance chez l’ostéo et n’avait pas envie de jouer aux acrobates sur escabeau. « Sinon, elle aussi serait entrée sur le site : elle l’a confirmé dans une attestation », a précisé Maître Lyonnaz. « La priorité du journaliste c’est d’être au plus près de l’événement », a aussi rappelé la bâtonnière.

Légumes et courges

Enfin, essayant d’introduire une confusion entre les journalistes et les manifestants venus réclamer l’arrêt de l’aéroport et son remplacement par des activités de maraîchage, l’OMP a concédé un « esprit potache » en allusion aux costumes dont certains militants s’étaient affublés. Avant, une nouvelle fois, de jouer l’indignation : « Alors, je me déguise en légume et j’ai droit à tout ? » [ndlr : comprendre le droit de tout faire, même des actions illégales].

Les deux journalistes, loin d’être déguisés en légumes, s’étaient volontairement identifiés : un brassard pour l’un, un dossard « Presse » pour l’autre. Mais, avec de tels arguments, ils vont peut-être avoir le sentiment d’être vraiment pris pour des courges…

Gérard Fumex, Mathieu Hutin et l’avocate de ce dernier, Patricia Lyonnaz, bâtonnière du barreau d’Annecy. (Photo : Eric Renevier)

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Le ministère public a requis 200 euros d’amende. Délibéré au 25 mai.

Le manifestant qui avait comparu le 23 mars, lui, a été condamné à 200 euros d’amende avec sursis. Cinq autres activistes ont été jugés ce 27 avril avec la même peine requise et délibéré également au 25 mai. Trois autres sont convoqués ultérieurement et six autres attendent encore leur convocation.

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« Vous faisiez votre métier de journaliste. Et quand bien même vous auriez aussi manifesté, c’est la même chose : un journaliste a aussi le droit d’avoir des opinions. »

Hélène Soulas, présidente du tribunal dans l’affaire Fumex

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Les deux journalistes ont reçu le soutien de Reporters sans frontières, de l’Union des clubs de la presse de France et des syndicats de journalistes.

Mathieu Hutin a en outre été interviewé par RT France (la vidéo est à voir sur la page Facebook du journaliste).

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