Covid-19 : comment nos hôpitaux font barrage à la deuxième vague

par | 20 Nov 2020

Après dix mois de crise sanitaire et une deuxième vague particulièrement violente en Pays de Savoie, le système de santé savoyard démontre chaque jour sa résilience, mais s’essouffle.


Par Matthieu Challier

Telle La Vague d’Hokusai qui déferle pour l’éternité, la deuxième lame épidémique de Covid- 19 semble n’avoir de cesse de s’abattre sur les Savoie. Et, depuis plus d’un mois et demi, le système de santé savoyard est plus que jamais en première ligne pour tenter de faire barrage. Mercredi 18 novembre, 1 062 personnes étaient hospitalisées avec un diagnostic Covid-19 en Pays de Savoie, dont 659 en Haute-Savoie et 403 en Savoie. Parmi elles, 117 étaient hospitalisées en réanimation et soins intensifs, dont 72 en Haute-Savoie et 45 en Savoie.

Afin de faire face à cette situation épidémique critique, l’Agence régionale de santé (ARS) d’Auvergne-Rhône-Alpes a défini une stratégie qui repose sur une organisation territoriale des établissements de santé. Pour chaque territoire, un établissement pilote coordonne les prises en charge entre les structures publiques et privées. Il s’agit du centre hospitalier Annecy Genevois (Change ; 405 M€ de budget, 4 493 salariés en 2019) pour la Haute-Savoie, et du centre hospitalier Métropole Savoie (CHMS ; 396 M€, 4 928 salariés en 2019) pour la Savoie.

« La situation est extrêmement tendue sur l’ensemble du système sanitaire, et à l’hôpital en particulier. Si plusieurs indicateurs semblent s’améliorer, cela ne se ressent pas encore au niveau des hospitalisations. Nous accueillons toujours autant de patients. » Écouter le directeur général du CHMS, Florent Chambaz, permet de comprendre que l’écosystème hospitalier est encore en très forte tension. D’ailleurs, si l’intéressé a trouvé quelques minutes pour partager son expérience, ce n’est pas le cas de deux de ses homologues haut-savoyards, ceux du Change et du centre hospitalier Alpes Léman, qui ont décliné nos sollicitations, accaparés par la gestion de cette crise sanitaire historique.

« La situation est extrêmement tendue sur l’ensemble du système sanitaire, et à l’hôpital en particulier. Si plusieurs indicateurs semblent s’améliorer, cela ne se ressent pas encore au niveau des hospitalisations. Nous accueillons toujours autant de patients. »

Florent Chambaz, directeur général du CHMS

Au CHMS, la situation est particulièrement délicate. « Nous avons plus que doublé nos capacités d’accueil en réanimation – passées de 18 à 39 lits, plus 10 lits de surveillance continue –, mais sans les évacuations sanitaires, nos capacités auraient été dépassées. » Mercredi, le Change accueillait 179 hospitalisations Covid+ (contre 250 au plus fort de la crise) et 34 patients en réanimation, pour une capacité d’accueil maximale de 56 lits sur ses deux sites (Metz-Tessy et Saint-Julien-en- Genevois), contre 16 lits de réanimation en temps normal.

L’établissement précise que « la réanimation n’a jamais été saturée grâce au travail mené avec l’ARS pour réaliser des transferts par anticipation vers d’autres régions. Le but étant de préserver une capacité de réaction en veillant, si possible, à ne pas dépasser plus de 85 % de taux d’occupation ». Ainsi, depuis le 23 octobre, 19 patients savoyards et 6 patients haut-savoyards ont été transférés vers d’autres régions de France moins en tension. Ces évacuations sanitaires, qui n’avaient pas été nécessaires en mars-avril, témoignent de l’ampleur de cette deuxième vague.

Plus de patients, moins de soignants

L’autre difficulté, c’est un absentéisme plus important des professionnels hospitaliers qui sont eux-mêmes davantage touchés. Pas moins de 450 professionnels du CHMS ont contracté la Covid-19 depuis le 1er septembre, contre “seulement” 39 lors de la première vague. Traiter plus de patients avec moins de soignants. Cet effet ciseaux aurait pu être redoutable, mais l’hôpital a su y faire face grâce à une bonne coordination et, surtout, à une solidarité effective à tous les niveaux.

Le personnel des services moins exposés est invité à faire des heures supplémentaires (majorées de 50 %, conformément aux dispositions nationales en vigueur dans le cadre de la crise sanitaire). Les néo-retraités peuvent reprendre du service dans le cadre d’un cumul emploi-retraite. Les élèves en soins infirmiers de deuxième année peuvent être temporairement embauchés pour faire fonction d’aidessoignants, notamment au sein des structures médico-sociales (Ehpad…).

Outre ces actions de mobilisation de ses ressources internes, le CHMS joue également pleinement la carte de la coopération avec les autres établissements du territoire, et notamment avec la clinique Herbert d’Aix-les-Bains, le Médipôle, et les centres hospitaliers d’Albertville-Moûtiers, Bourg-Saint- Maurice ou Belley. Après dix mois de crise sanitaire et d’une gestion à flux tendu, le système de santé savoyard démontre chaque jour sa résilience, mais commence néanmoins à montrer des signes d’essoufflement. «Nous travaillons en mode crise depuis février », rappelle Florent Chambaz.

Double peine économique

Si la question des moyens matériels semble réglée – les pénuries printanières sont du passé –, celle du coût économique de cette crise pour l’établissement va se poser avec de plus en plus d’acuité. C’est que les hôpitaux sont de facto condamnés à une double peine : l’augmentation des dépenses exceptionnelles engagées pour faire face à l’urgence sanitaire se conjugue avec une baisse significative des recettes. En effet, l’ARS a demandé, dès le 23 octobre (et dès le 21 pour la Savoie), à l’ensemble des établissements publics et privés de procéder à la déprogrammation des activités chirurgicales et interventionnelles non urgentes, afin de favoriser le redéploiement des ressources pour la prise en charge des patients Covid+.


Le centre hospitalier Métropole Savoie dispose actuellement de 39 lits de réanimation, contre 18 en temps “normal”.

Si les hôpitaux ont été et restent sous pression, ils ont donc, paradoxalement, accueilli moins de patients qu’habituellement. Le CHMS a ainsi reçu 20 % de patients en moins en mars, et 32 % de moins en avril. Sur les dix premiers mois de l’année, les hospitalisations complètes reculent de 11 %, les consultations de 17 % et la chirurgie ambulatoire de 30 %. Mais un mécanisme garantit que l’Assurance maladie assurera aux structures hospitalières un financement sur la base de leur activité de l’année antérieure. Les pertes devraient donc être en partie compensées.

Interrogé sur la trajectoire budgétaire de son établissement, le directeur du CHMS tranche : « Parler de considérations budgétaires alors que nous sommes en train de faire face à une crise sans précédent n’est pas pertinent. Nous sommes accompagnés par les pouvoirs publics qui se sont engagés à couvrir les surcoûts, même si nous sommes encore dans l’attente des notifications. »

Le dirigeant préfère souligner l’engagement de tous les acteurs : « Si le CHMS est au rendez-vous, c’est grâce à la forte mobilisation du personnel , et à tous nos partenaires locaux – structures publiques et privés, libéraux, secteur médicosocial… Les progrès réalisés en matière de gestion collégiale sont une grande leçon pour l’avenir. »


Genève à l’assaut des soignants français ?

Également surprise par l’ampleur de la deuxième vague épidémique de Covid-19, Genève chercherait, selon la rumeur, à s’accaparer les services de soignants français, au détriment de nos établissements hospitaliers. S’ils confirment avoir lancé deux opérations de recrutement, l’une en juin et l’autre fin octobre, les Hôpitaux universitaires de Genève (HUG) assurent avoir été « extrêmement vigilants à ce que ces engagements ne se fassent pas au détriment d’autres structures de soins du canton, des cantons voisins et de la France limitrophe », et avoir « refusé des candidatures de personnes déjà en emploi ».

« 39 % DES COLLABORATEURS DES HUG ÉTAIENT DOMICILIÉS EN FRANCE EN 2019. »

Les HUG ont embauché 869 personnes (471 dans les soins infirmiers, 185 médecins) depuis le 9 mars 2020. Parmi elles, 131 sont des nouveaux diplômés de la Haute école de santé de Genève. Il est donc plausible que l’essentiel des autres recrues soient issues de l’Union européenne, notamment de France. Cette dépendance n’a rien de nouveau, comme en atteste le fait que 39 % des collaborateurs des HUG étaient domiciliés en France en 2019 (contre 42 % en 2013), dont 10 % des médecins et 59 % du personnel des soins infirmiers.

Le delta de rémunération explique à lui seul cette attractivité, puisqu’une infirmière en début de carrière perçoit un salaire brut de l’ordre de 6 500 francs suisses (6 000 euros) aux HUG, contre seulement 1 400 euros net en France. Cela étant dit, les HUG tiennent à rappeler qu’ils jouent pleinement le jeu de la coopération sanitaire transfrontalière, conformément à l’accord cadre en vigueur depuis le 1er octobre 2019. À titre d’exemple, lors de la première vague, ils ont accueilli 49 personnes de France voisine, dont 2 héliportées depuis Mulhouse.


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