Dans son édito, Myriam Denis s’intéresse à une tendance nouvelle qui consiste à préparer, au plus tôt, sa sortie de la vie active.

Myriam DenisAbsolument ne rien faire. Se la couler douce. Tirer au flanc. Procrastiner à loisir… Pour bientôt. Voilà la nouvelle tendance prônée par les “frugalistes”, ces gens qui, sitôt entrés dans la vie active, préparent assidûment leur sortie du monde du travail – le plus tôt possible et idéalement, la quarantaine tout juste atteinte. Ces “néo-rentiers”, souvent diplômés de hautes écoles, décident d’une vie ascétique, faite d’épargne et de savants calculs, voire d’économies de bouts de chandelle, dans l’objectif de jouir d’une certaine oisiveté dans un futur proche, très proche. Venant des États-Unis, où le système par capitalisation dicte l’économie, ce système s’inscrit dans cette veine : économiser et investir pour soi-même, afin de se constituer l’épargne nécessaire pour satisfaire son mode de vie, hors du travail.

De nombreux sociologues se sont intéressés à cette tendance qui vibre aux idées de dé-consommation, de quête de sens et de liberté de temps. Et partant également du principe qu’il sera certainement difficile de parvenir en bonne forme à l’âge de la retraite, régulièrement repoussé un peu partout. Vivre avant ! Oui, mais… Le temps, vous savez, c’est l’une des rares composantes de notre vie que l’on ne peut pas acheter, ni rattraper. Il est donné ou il est perdu, il est dédié à quelque chose ou à quelqu’un. Certes, mais dans cette conception de la vie professionnelle et post-professionnelle, qu’en est-il de la satisfaction du travail bien fait ? Pourquoi investir autant de temps, d’argent et d’énergie dans des études souvent longues et ardues, pour au final, n’exercer son métier qu’une dizaine d’années, avant de se retirer pour faire autre chose, et surtout, tout sauf travailler ? J’avais dans mes connaissances une femme ayant effectué ses études de médecine, lesquelles avaient d’ailleurs coûté fort cher à ses parents. Au terme de son diplôme, et après quelques temps d’exercice – brièvement d’ailleurs – elle a décidé d’arrêter de travailler. Non parce qu’elle en était contrainte, à cause de problèmes de santé ou autres, mais par choix. J’avoue ne jamais l’avoir comprise – peut-être aurais-je dû ouvrir davantage mes chakras. Les témoignages de ces personnes érigeant la frugalité en modèle de vie sont désormais légion outre-Atlantique, mais également en France. Ce phénomène –  à la marge, pour le moment – décrit pourtant, à mon sens, une conception particulière du monde du travail, lequel semble perçu comme une telle contrainte, que ces personnes préfèrent se priver de tout, ou presque, pendant des années, pour en sortir le plus rapidement possible.  Une conception qui va complètement à rebours de ce que l’on peut connaître actuellement, notamment eu égard à la valorisation de l’expérience des salariés “séniors” dans les entreprises.

« CE “DOUX” RÊVE DE PROCRASTINATION EST ACCESSIBLE AUX BOBOS AYANT LES MOYENS FINANCIERS POUR SE L’OFFRIR ET UNE BONNE DOSE D’ÉGOÏSME POUR S’AFFRANCHIR DE LA MOINDRE IDÉE DE SOLIDARITÉ.« 

Je n’ai pour ma part jamais défendu le consumérisme – j’en suis assez farouchement éloignée – néanmoins la frugalité pour une sortie anticipée de la vie active, en mode petit écureuil privé de voiture, de loisirs, de voyages, pour vous-même et vos proches, je trouve cela rude… Ce “doux” rêve de procrastination avancée est surtout accessible aux bobos ayant suffisamment de moyens financiers pour se l’offrir et une bonne dose d’égoïsme pour s’affranchir de la moindre idée de solidarité, sur laquelle notre système de retraite est (encore) assis.

Myriam Denis
Rédactrice en chef
m.denis@eco-ain.fr

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