Mathieu Dechavanne, PDG de la Compagnie du Mont-Blanc : « Nous voulons rendre la montagne accessible à chacun »

par | 04 janvier 2024

Le PDG de la Compagnie du Mont-Blanc investit massivement pour favoriser l’exploitation de sites touristiques multisaison. Convaincu qu’il faut préserver la montagne, Mathieu Dechavanne a hissé la CMB au rang de société à mission, sur fond de réchauffement climatique. Interview.

Quel est votre parcours ?

Après avoir fait des études de commerce à Lyon, je suis parti aux États-Unis, en Caroline du Nord, pour faire un MBA. Dans la foulée, j’ai entamé une carrière à l’international au sein du groupe américain Dana Corp racheté par l’allemand Mahle GmbH, équipementier automobile majeur, où je suis resté quinze ans, évoluant à travers différentes filiales. J’ai commencé tout en bas de la chaîne comme ouvrier à la production et j’ai gravi, un à un, les échelons pour finir directeur de division. Par la suite, je me suis vu confier des projets logistiques en Écosse et marketing en Allemagne. Lorsque le groupe Mahle a racheté la Société industrielle des coussinets (SIC) à Annecy en 2003, j’en ai pris la direction financière et administrative, puis la présidence en 2005. Pendant deux ans, j’ai opéré par croissance externe en rachetant deux usines au Mexique et en Chine mais j’ai aussi dû fermer deux sites en Écosse et aux États-Unis.

En 2009, vous rejoignez la Compagnie du Mont-Blanc (CMB), un vrai changement de vie et d’activité…

J’ai été contacté par un chasseur de tête, alors que je me trouvais dans une de nos usines au Mexique. Passionné de montagne, je suis rentré pour passer l’entretien. Cette opportunité est arrivée à point nommé, à un moment où j’avais besoin de changer de rythme. À l’époque, je passais ma vie dans les avions. Cette décision n’a pas été simple à prendre car, dans le même temps, Mahle m’offrait un poste de vice-président. J’ai intégré la Compagnie du Mont-Blanc en septembre en tant que directeur général, avant d’être nommé PDG en 2013. Un choix décisif dans ma carrière.

Aujourd’hui, comment se porte le groupe ?

Notre chiffre d’affaires consolidé 2024 devrait s’élever à 140 M€ (58 % réalisés l’hiver et 42 % l’été), avec 1200 collaborateurs en haute saison. Notre croissance sur un an est proche de 10 %. L’hiver dernier, elle a même atteint 18 %, parce qu’il n’y avait pas de neige ailleurs. Cette année, nous avons dû augmenter le prix du forfait de ski de 7 % pour compenser la hausse des coûts de l’énergie, le tarif du kWh passant de 53 € à 210 €. Jusqu’alors, nous bénéficions d’un contrat très intéressant, mais il n’a plus cours.

La CMB s’est engagée à réaliser d’importants investissements. Où en sont les travaux au Montenvers ?

Après le démantèlement de plusieurs passerelles, nous achevons les travaux de la nouvelle télécabine 10 places pour une mise en service en janvier 2024. L’installation, qui longe le glacier avec ses deux gares intégrées à l’environnement, facilitera l’accès à la mer de Glace et à la vallée Blanche. Le débit reste le même (1 000 personnes/heure) car le but n’est pas d’augmenter la cadence, mais d’apporter tout le confort et la vue grâce aux cabines panoramiques. C’est un investissement estimé à 13 M€. L’étape suivante réside dans la construction du Glaciorium, qui devrait être livré au printemps 2025, en accord avec les parties prenantes.

Autre projet titanesque, celui des Grands-Montets. Quand pourra-t-on y accéder ?

Sauf problème majeur, l’ouverture des Grands-Montets est prévue en décembre 2026. Le chantier s’élève à 150 millions d’euros, dont 60 M€ de remontées mécaniques. Cette réalisation, imaginée par Renzo Piano, est exemplaire dans la mesure où nous transformons un ancien site industriel en un site durable. Qui plus est, dans un environnement classé. Ce projet est le fruit d’un travail concerté avec la collectivité, qui améliore ainsi la desserte en transport public et élargit l’accès à dix mois par an. Concrètement, les travaux ont débuté en 2023 avec le démantèlement des anciens pylônes et des gares d’Argentière et de Lognan. La construction de la gare sommitale, à 3 300 m, rend le chantier très contraignant, car à cette altitude, on ne peut travailler que quatre mois par an. Avec un enjeu fort : la sécurité sur le chantier. C’est pourquoi nous avons installé un téléphérique de service temporaire pour acheminer le personnel, et des blondins pour les matériaux, afin de limiter le recours à l’hélicoptère. Au printemps, nous entamerons la phase de construction. Environ 40 entreprises œuvreront sur le site, pilotées par le consortium Doppelmayr France-Spie Batignolles-Pugnat MBTM-Boma-Altitude Constructions.

Qu’advient-il de la gestion des restaurants sur les domaines skiables ?

Nous avons décidé de reprendre cette activité pour garantir une qualité supérieure et constante aux clients. Au total, ce sont huit restaurants d’altitude que nous exploitons depuis le début de l’hiver. Une cuisine centrale, basée à Sallanches, assure leur approvisionnement quotidien. Nous avons aussi investi 2 M€ dans la rénovation des établissements. Pour cela, nous avons créé une société ad hoc, Maison des Drus, avec Guillaume Multrier (Les Petites Maisons) et Aurélie Blanquart (Beyond Places). La CMB en est l’actionnaire majoritaire avec 93 % des parts. Dès 2024, nous prévoyons 10 M€ de recettes, avec plus de 130 salariés.

Pourquoi avoir fait l’acquisition d’un hôtel ?

Nous venons de racheter le Chris-Tal, un hôtel 3* de 60 chambres aux Houches, pour 2,4 M€, afin d’y loger nos saisonniers. C’était nécessaire à une période où il est compliqué de recruter, a fortiori dans la restauration. C’est un service supplémentaire apporté aux employés dans une vallée où se loger a un coût.

Sortie dans le massif des aiguilles Rouges avec le guide et skieur de pente raide Vivian Bruchez ©Vivian Bruchez

En octobre, vous avez perdu la DSP du train du Montenvers. Pour quelle raison ?

Le département de la Haute-Savoie, propriétaire, a décidé de l’exploiter en régie directe, à partir du 1er novembre 2024. Nous ne nous attendions pas à ce revirement, d’autant que la CMB le gérait depuis soixante-dix ans*. Il faudra être vigilant au niveau du parcours client, qui sera indéniablement complexifié.

Quid de la DSP des domaines skiables à Megève-Les Crètes ? Avez-vous candidaté ?

La DSP arrivera à son terme en avril 2024. Nous avons retiré un dossier pour continuer d’exploiter le Mont-d’Arbois et Rochebrune, mais aussi Roche-d’Arbois – actuellement géré par la SRMM –, suite à la décision de la collectivité de confier leur gestion à un seul opérateur. Nous connaîtrons le nom du candidat retenu en avril.

La CMB est devenue société à mission. Qu’est-ce qui a motivé cette décision ?

Le constat est que nous en avions l’esprit, mais sans avoir approfondi le concept, ni pris le temps de le formaliser. Depuis début décembre, c’est chose faite. Nous avons réalisé, en amont, un travail d’introspection pendant dix-huit mois, basé sur une centaine d’entretiens avec des élus, des socioprofessionnels, des associations, des habitants et nos salariés, afin de connaître leurs attentes envers la Compagnie du Mont-Blanc. Il ressort que cet écosystème demande à être davantage concerté sur nos projets et les actions à venir… C’est donc ce que nous allons nous employer à faire dorénavant. Accompagnés par Air Coop, nous avons défini notre raison d’être : « Rendre la montagne accessible à chacun et, ensemble, préserver ce bien précieux qui nous est confié par le territoire. » Nous avons ensuite figé les objectifs socio-environnementaux dans nos statuts. Un comité de mission veillera à la concrétisation des actions et rendra compte tous les ans lors de l’assemblée générale. Les actions seront également contrôlées, tous les deux ans, par un organisme tiers indépendant, pour garantir le bien-fondé de nos engagements.

Justement, quelles actions allez-vous entreprendre ?

Nous souhaitons nous engager dans des actions sur le long terme, jusqu’en 2054 [fin de la DSP des domaines skiables de Chamonix, NDLR], nécessitant des investissements qui ne seront pas forcément sources de retombées économiques pour le groupe. À l’instar de la préservation du patrimoine naturel, qui sera au cœur de nos décisions, ou encore du soutien apporté aux projets du territoire… Des engagements forts pris collectivement au sein du groupe. Ainsi, nous venons d’injecter 1 M€ de plus par an, en plus des 2 millions versés chaque année, dans les transports publics de la vallée, pour que les résidents et touristes recourent davantage aux bus pour se déplacer. Enfin, pour s’adapter au dérèglement climatique, la CMB a prévu, notamment, de rénover ses anciens bâtiments pour qu’ils soient durables et “basse consommation”, pour un montant estimé à 20 M€ à l’horizon 2034.

Cela signifie-t-il aussi moins de dividendes pour les actionnaires ?

Le montant des dividendes est décidé chaque année en fonction des résultats. Il est évident que les montants investis grèveront nos résultats. Mais nous sommes convaincus qu’il faut dégrader la rentabilité à court terme pour l’améliorer à long terme, car il ne peut y avoir de croissance sans tenir compte des enjeux sociaux et environnementaux.

* NDLR : Les recettes du train du Montenvers s’élèvent à 8 M€ en 2022-2023, et le résultat net à 350 000 € (avant versement de la redevance au Département, qui ­correspond à 3,5 % du CA HT, soit environ 200 000 €).


Propos recueillis par Patricia Rey


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