Jean-Michel Amaré : « Atawey est en pole position sur la mobilité hydrogène »

par | 29 Avr 2022

Pionnière sur le marché des stations de recharge à hydrogène, Atawey veut lever 20 millions d’euros cette année et se doter d’une nouvelle usine, idéalement en Savoie, où elle est déjà installée. Interview.

Dans quel contexte avez-vous créé Atawey ?

J’avais l’envie, chevillée au corps, de créer une entreprise. Mais je voulais auparavant acquérir, dans l’industrie, une expérience et une méthode de travail. En tant qu’ingénieur à spécialité électrique, je souhaitais travailler dans les domaines de l’énergie et de l’environnement, tout en étant dans l’innovation. Je me suis assez vite intéressé aux énergies renouvelables et à la question de leur stockage. L’étude stratégique que j’ai réalisée pour évaluer les solutions existantes m’a démontré que l’hydrogène vert, fabriqué à partir d’un processus d’électrolyse de l’eau, était le candidat le plus intéressant, car c’est une énergie propre, toujours disponible, polyvalente dans ses usages. Les technologies existantes étaient déjà bien avancées, prêtes à sortir des laboratoires pour être transformées en produits.

Comment s’est passé le démarrage ?

Je me suis lancé dans l’aventure avec Pierre-Jean Bonnefond, avec qui j’avais travaillé pendant huit ans chez Galderma, lui comme responsable technique, moi comme responsable de production. Nous avons démarré à deux dans un bureau de 10 m² avec une feuille blanche. Mais la seule inconnue qui persistait, c’était le moment où l’hydrogène s’imposerait comme une solution incontournable. Ce beau pari, fait à un moment où il y avait très peu d’offres, nous a permis, dix ans après, d’être un des pionniers de la filière et une des entreprises qui détient la plus grande part de marché, 40 %, en France.

Votre cible initiale était celle de l’alimentation énergétique des sites isolés. Pourquoi vous êtes-vous tourné vers la mobilité ?

Après le développement des prototypes et l’installation des premiers produits, nous avons constaté que ce marché était diffus, non standardisable. Malgré la pertinence économique et écologique de notre offre, la demande était assez faible. À l’inverse, les acteurs de la mobilité étaient pleinement conscients des enjeux et de l’intérêt de l’hydrogène. En mars 2015, nous avons décidé de tester l’offre et, en juin 2015, nous avons vendu notre premier produit, alors qu’il nous fallait auparavant beaucoup plus de temps pour conclure une vente. Notre pivot s’est appuyé sur les expertises et les développements de composants clés imaginés pour les sites isolés mais parfaitement adaptés à la mobilité.

Quelles ont été les grandes étapes ?

La vente du premier système, en 2015, a été suivie par plusieurs autres en 2016 ; d’abord pour des stations de recharge pour les vélos, puis pour les voitures. Au fil des années, la capacité et l’architecture de nos installations ont évolué. Le programme public-privé Zero Emission Valley (ZEV), initié fin 2017, a constitué une étape majeure. Destiné à faire d’Auvergne- Rhône-Alpes l’un des premiers territoires neutres en carbone au niveau européen, il représente, sur dix ans, un investissement de 52 millions d’euros pour déployer une vingtaine de stations de distribution d’hydrogène et 1 200 véhicules professionnels roulant à l’hydrogène dans les agglomérations comme Chambéry, Annecy, Moûtiers, Bourg-en-Bresse.

Quels sont les points forts de votre offre ?

Elle s’appuie sur une architecture qui tire parti de nos nombreux retours d’expérience : depuis 2015, plus de 3 000 recharges ont été réalisées dans nos stations. Nos équipements sont plus fiables que la concurrence et consomment moins d’énergie. Évolutifs, ils sont en mesure de répondre à différents types de besoins et peuvent s’adapter dans le temps. Les stations que nous livrons chaque année (entre 5 et 10) sont du sur-mesure industriel : à partir d’une gamme standard, nous venons ajouter ou retirer des options, en fonction des besoins. À l’exception de quelques opérations confiées à des sous-traitants – comme la fabrication des armoires électriques –, nos installations sont entièrement conçues et fabriquées en Savoie, par nos équipes. Un tiers de nos effectifs se consacre à la production, un autre tiers à la recherche et développement.

Quels sont les sujets de recherche sur lesquels vous travaillez ?

Nous investissons 50 % de notre chiffre d’affaires en R & D et innovons en permanence. Cette année, nous lançons une station de recharge mobile qui offre plus de souplesse. Installée sur un camion, elle permettra, par exemple, de recharger les véhicules de travaux publics, sur des chantiers décarbonés. Nos recherches visent par ailleurs à monter en capacité, afin d’alimenter plus de véhicules en même temps, sachant qu’il faut environ 5 minutes pour recharger une voiture, 15 minutes pour un véhicule lourd qui récupère 1 000 km d’autonomie.

Comment évolue le marché de la mobilité hydrogène ?

Il y a cinq ans, 3 000 véhicules à hydrogène étaient produits dans le monde. Aujourd’hui, ils sont 30 000. Le différentiel de prix avec les autres motorisations se réduit chaque fois qu’une nouvelle génération est mise sur le marché. Les constructeurs produisent déjà des bus neufs à hydrogène. Pour les cars de plus de cinq ans, la tendance est plutôt au rétrofit, c’est-à-dire au retrait d’un moteur thermique pour le remplacer par un système électrique. L’hydrogène a tout son intérêt pour des usages intensifs nécessitant une forte autonomie. Concernant les recharges, la France compte 45 stations. Certaines régions comme la Normandie, l’Île-de-France, Auvergne- Rhône-Alpes commencent à être bien couvertes. Il faut compléter la couverture et, surtout, établir les liaisons interrégionales.

La filière bénéficie pour cela du soutien des pouvoirs publics…

La covid a mis l’accent sur la préservation de l’environnement, d’une part, le développement de filières industrielles d’excellence au niveau européen, d’autre part. S’est ajoutée dernièrement, avec le conflit ukrainien, la question de la souveraineté énergétique. Ces trois problématiques ont conduit à la mise en place de plans nationaux et européens en faveur de l’hydrogène, mais les temps de cycle sont assez longs. Il faut également que les engagements de l’État se concrétisent au travers des écosystèmes déployés sur les territoires. Actuellement, les projets à grande échelle reposent sur des partenariats privés-publics associant des entreprises, des acteurs politiques et des territoires comme les Régions, directement impliquées de par leur compétence en matière de transports.

Comment Atawey gère-t-elle la croissance ?

Nous procédons par levées de fonds successives pour continuer de financer notre développement. La prochaine devrait être finalisée au 4e trimestre 2022, pour un montant de l’ordre de 20 millions d’euros. Notre comité de direction repose sur du management intermédiaire (opérations, ingénierie, commercial, ressources humaines, finances, qualité- sécurité) de très bonne qualité. Avec Pierre-Jean Bonnefond, nous restons concentrés sur les orientations et partenariats stratégiques dans un contexte où nous devons gérer la croissance du marché, des moyens de production, des effectifs. Une des difficultés réside dans l’absence de filière de formation dans le domaine de l’hydrogène : pour être prêts au moment où le marché décolle, nous devons embaucher et former en avance de phase.

À quoi servira la levée de fonds ?

Nous cherchons actuellement un terrain, idéalement en Savoie, pour construire l’usine dont nous avons besoin pour absorber la montée en puissance de notre activité. Nous recrutons pour nous déployer sur l’ensemble du territoire national mais aussi en Europe. En lien avec des partenaires, nous allons ouvrir l’Espagne, l’Italie et le Portugal à partir de 2022. À fin 2025, nous prévoyons un chiffre d’affaires de 50 millions d’euros avec une part de l’international de 40 % et un effectif de 150 personnes.


Propos recueillis par Sophie Boutrelle.


Pour aller plus loin sur l’hydrogène :

Étude comparative de l’impact carbone de l’offre de véhicules à télécharger au format .pdf >>

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